J’ai un problème avec Marc Lévy

20 Juin
Imaginez la situation :  vous annoncez votre intention de lire le dernier  « Marc Levy » à un ami, amateur de littérature (s’il est de surcroît bibliothécaire, prof de lettres ou critique littéraire, le moment peut s’avérer savoureux).

– NON ? Tu ne lis pas Marc Levy quand même ?

Je vous passe les éventuels noms d’oiseau associés à son inquiétude.

Où es-tu ? Je te rejoins immédiatement.

Vous êtes à la F…, célèbre pourvoyeur de livres dans les années 80, devenu revendeur d’électroménager avec le nouveau  siècle. Très vite, votre ami se dresse devant vous,  fixant l’affiche de la venue de l’auteur sus-nommé. Vous remarquez un frémissement convulsif sur le visage de l’intransigeant des Lettres … de même que ses sourcils qui se froncent, ses yeux au ciel et ses commissures de lèvres désespérées.

– Ça m’intéresserait de  le rencontrer, confiez-vous,  l’âme tout à fait tranquille.

Un sentiment plus fort que la peur recouvre le visage de votre ami.  Colère ou mépris, vous penchez pour « déception » à en croire son regard désormais évitant mais pas le temps d’en tirer une conclusion , l’amoureux des Lettres vous tourne le dos.  Sans manifester l’envie de Vous revoir.

Pauline Lévêque [CC-BY-3.0-2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/3.0-2.5-2.0-1.0)], via Wikimedia Commons

Marc Levy en 2006, photo de Pauline Lévêque

C’est la première rupture dans votre amitié.  Le premier jour, vous êtes chagriné. La première nuit, vous dormez mal, hanté par celui, qui, fustigé par les uns, loué par d’autres, caracole dans les meilleures ventes au-delà des 30 millions d’exemplaires vendus , devant ou derrière son confrère Guillaume Musso. En disant « Marc Lévy » vous avez prononcé le nom d’un auteur grand public, qui écrit des romans d’amour, de gare, de plage ou de supérette … ça dépend de la destination ou du rêve recherché. Et vous savez bien que le succès, on ne sait pas pourquoi,  ça a tendance à énerver : sans doute une manifestation spontanée de notre cerveau reptilien. Vous préférez y voir  une résurgence contemporaine du mythe de l’artiste maudit et affamé.

Une semaine passe sans nouvelles  de l’ami offusqué. Sept jours pour une éternité. Parce que vous ne le soupçonnez pas de jalousie à l’égard de la réussite d’autrui, vous le rappelez  :

– Parmi toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites, pourrais-tu m’expliquer ce que tu reproches à cet auteur talentueux ?

Votre ami s’étrangle, mais si c’était à refaire vous reposeriez la même question.

D’un ton professoral, il répond  :

– D’écrire des « produits »marketing,  de faire recette et d’en employer autant,  d’avoir une équipe de rédacteurs sous sa direction, d’être un auteur de romans stéréotypés et populaires, de délivrer des morales simplistes , des happy end, ou encore de ne pas avoir de style…

Vous vous accordez sur le fait que, pour la plupart, ces  reproches reposent sur des vérités.  Mais selon vous,  s’ils peuvent être interprétés comme des défauts donnant matière à critique, ils peuvent, comme dans un CV bien construit,  se retourner en autant de qualités.

– Marc Levy est  écrivain, donc professionnel de l’écriture. En particulier de la narration. Autrement dit, il connait sa besogne . Et il la travaille. Maîtrisant à la fois  la structure du conte, (où le héros doit affronter de nombreuses difficultés pour grandir et évoluer), et  les techniques  narratives issues des Creative writing des facs américaines.

L’ami vous coupe la parole :

– Pfff, ses livres parlent d’amour …

Dans ce dédain, vous avez du mal à reconnaitre l’ami qui clame depuis 20 ans  à chaque soirée entre vieux copains d’avant   » le sel de ma vie, ce sont mes amis mes amours« .

Campé sur son expertise de la Haute Littérature , il ajoute alors que les romans de Levy ( notez que dans le vif de la conversation, l’auteur vient de perdre son prénom)

sont des « romances », soit  un genre de roman « sentimental » ou  « histoire d’amour »,  de lecture facile et d’abord peu farouche.

– Néanmoins écrits selon des codes très précis de construction, que ce soit en termes d’enjeux, de caractérisation et d’évolution des personnages ou de coexistence d’une intrigue principale et de deux ou trois intrigues secondaires. 

Vous êtes assez fier de votre tirade.

Exalté, vous citez Marc Lévy lui même. A la question « Vos livres parlent presque toujours d’amour«  l’auteur répond  « parce que la vie ne parle que de ça, parce que rien ne se crée sans amour (ou sans haine).  Je ne prendrai aucun plaisir à raconter des histoires si s’agissait simplement de dérouler une succession d’événements et d’actions. Ce qui est passionnant dans ce métier c’est de faire partager dans le récit  ce que ressentent les personnages. Être authentique dans la façon de raconter  comment ce que la vie leur impose les transforme, les grandit ». (interview complète à lire sur I libri.com)

Vous vous appuyez sur le passé : le fait de travailler à plusieurs (ou de faire travailler) existe depuis la Renaissance. Des artistes contemporains tels Jeff Koons  travaillent aujourd’hui avec des studios/ateliers où de nombreuses petites mains exécutent le travail sous leur direction.

Sur la question de la popularité, en d’autres temps, les écrivains de feuilletons furent très populaires eux aussi,vous citez  Dumas, Dickens ou encore Zola.

Vous enchainez sur le style :

– S’il ne peut être qualifié de littéraire avec un grand L ou d’expérimental,  celui de Marc Levy est une véritable signature, qui a le mérite de le rendre reconnaissable. Vocabulaire simple,  usage presque amoureux du dialogue, phrase courtes. Un style simple qui repose essentiellement sur un découpage et remontage de l’intrigue en scènes dont l’objectif est de faire avancer l’histoire par une  succession d’actions. Chaque scène est conçue avec un objectif : faire progresser l’intrigue,  montrer l’évolution d’un personnage au travers de  ses réactions, ou encore perturber la linéarité du récit par des rebondissements et obstacles qui entravent les désirs des personnages principaux. Ce qui donne au final une écriture visuelle, ce qui dans notre monde de l’image, fonctionne très bien.

Et plait.

L’apothéose de votre démonstration claque dans le vide car votre ami a raccroché. Vous en concluez :

– J’ai un problème avec Marc Levy.

La prochaine fois, vous aborderez le sujet autrement : pourquoi  lire un roman de Marc Lévy est-il selon les individus un moment de plénitude,  un plaisir défendu  ou un acte de bravoure ?

Vous comprenez que la lecture vient d’atteindre ce point d’interrogation étonnant, bien connu des amateurs de livres,  où la science physique rejoint la littérature :  la lecture de Marc Lévy se pose en termes de volume, de niveau et de capacité à établir des ponts… En généralisant et simplifiant à l’extrême,  ça se résume à l’équation suivante : « plus vous lisez, moins vous lisez Marc Lévy ».

Dit comme ça ,  ça ressemble franchement à une absurdité. Et si c’était vrai ?

Pour les amateurs : la plupart des romans de Marc Lévy  (en italique dans les lignes ci-dessus)  sont disponibles à la Médiathèque en particulier son dernier  Une autre idée du bonheur,  qu’il vous faudra sans doute réserver. Pour patienter : le site officiel de l’auteur ou en amuse-bouche, une analyse littéraire de Et si c’était vrai, disponible à toute heure du jour et de la nuit sur la Médiathèque numérique.

Marc Levy - Une autre idée du bonheur.

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