Patrick Modiano au Théâtre de la Ville en janvier, c’est sur France Culture en février

20 Fév
Patrick Modiano n’est pas connu pour être une bête de scène : le grand écrivain français était pourtant sur celle du Théâtre de la Ville le 19 janvier 2015.  Dimanche 22 février, France Culture diffuse l’enregistrement de cette rencontre intitulée Paris Modiano, aller simple. Amateurs de littérature, Modianophiles ou pas encore, écoutez ou réécoutez sur les ondes les voix de l’auteur, de Sami Frey et de Catherine Deneuve dans des lectures de ses romans.

En septembre 2014, le dernier livre de Patrick Modiano est sorti en librairie. Quand je l’ai acheté, ma libraire m’a dit : Vous avez de la chancevous ne l’avez pas encore lu… Sur la couverture blanche, le titre miroitait : Pour ne pas que tu te perdes dans le quartier.

En octobre 2014, Patrick Modiano devint le 15e écrivain français à recevoir le Prix Nobel de Littérature : on a entendu beaucoup de cocoricos, et on a tous été très fiers de notre Patrick (Modiano).

Mais bien des années auparavant, on l’était déjà, quand il a eu le Prix Roger Nimier en 1968 avec La place de l’étoile, le Goncourt dix ans plus tard pour Rue des boutiques obscures, le Grand Prix  du roman de l’Académie française pour Les boulevards de ceinture et un très grand nombre de reconnaissances jusqu’à la consécration de son oeuvre par le Nobel avant de finir cette même année 2014 avec une promotion au grade d’officier de la légion d’honneur, cerise sur le revers de sa veste déjà bien médaillée. Il y a quelques jours, le 18 février, Patrick Modiano était reçu à l’Elysée par le Président de la République pour la cérémonie collective de remise de décorations.

Le 19 janvier 2015, il entrait sur la scène du Théâtre de la Ville et 1000 personnes se sont mises debout pour lui rendre hommage.

Peu adepte de discours, notre grand écrivain avait déjà confié son manque d’aisance devant 300 personnes réunies à Stockholm, mais ce soir-là, c’est devant un millier de spectateurs qu’il se tenait. Sous les applaudissements, lui restait dans le fond, loin des lumières.

Paris Modiano aller simple tract - copie

Emmanuel Demarcy Motta, directeur du Théâtre de la Ville, et Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture, l’ont fait avancer sous les projecteurs : l’écrivain hésite, grand, vêtu de sombre. Tout est tenté pour le mettre à l’aise, des éloges prévenants et des anecdotes rassurantes, l’écrivain écoute, opine, parfois il acquiesce en écartant les bras. Quand vient son tour de parler, il remercie, sourit,  puis écoute Anne Hidalgo évoquer son livre préféré Dora Bruder, et parler du lien si intime entre l’auteur et Paris. Dora Bruder aura désormais une rue à son nom dans le XVIIIe arrondissement, non loin de là où elle a vécu,  annonce la maire de Paris.

Patrick Modiano s’assied avec la journaliste de France Culture qui l’interviewera entre chaque lecture, ses genoux se serrent, ses mains s’agitent, il les bloque sur ses cuisses. Il regarde Sami Frey s’asseoir avec ses allures félines. Sur une liseuse, l’acteur commence un chapitre de Dans le café de la jeunesse perdue.

Penché en avant, Modiano écoute. La voix chaude de l’acteur pose des silences entre les phrases. L’auteur croise les bras, déplie ses jambes et remonte ses lunettes. Puis repose ses longs doigts au bout de ses cuisses. Quand la journaliste lui tend le micro, il l’écrase entre ses mains. On applaudit Sami Frey qui lit ensuite le début de Pour ne pas que tu te perdes dans le quartier. Aux questions de la journaliste, Patrick Modiano répond avec ses hésitations familières. Ses phrases entrecoupées, comme entremêlées. Quand la journaliste demande ce que ça lui fait d’entendre lire son roman, il est très admiratif de la lecture de l’acteur. Puis il dit en parlant de son texte :

— C’est comme si je le découvrais…

Puis entre la grande Catherine Deneuve : sobre, blonde et belle, elle se tient debout devant trois micros. Elle lit Dora Bruder, presque trop vite, presque trop haché. Elle semble ne pas respirer. Les mots collent dans sa bouche, les pages de son texte refusent de se tourner. Patrick Modiano écoute, buste tendu vers l’actrice. Dans la salle, l’émotion monte au rythme de sa lecture, on ressent le froid, l’hiver 42, la fragilité  d’une jeune fille en fugue dans un Paris occuppé. Sous la voix précipitée et rauque de l’actrice, on ressent l’urgence, la peur et on imagine la terreur et la solitude d’une jeune fille arrêtée déportée oubliée.

Dont on ne sait rien jusqu’à ce que l’écrivain Patrick Modiano la fasse revivre dans un roman.

Ce qu’on aime chez Modiano :

Cette capacité à fouiller la mémoire, à faire revivre un passé oublié, souvent obscur, parisien ou niçois, à partir d’impressions, de petits riens qui remontent, d’ inattendus et de hasards qui n’en sont pas. De chemins de vie qui se croisent et se perdent de vue, comme des allers retours incessants entre le présent et le passé.

Modiano, c’est aussi un univers, une langue et un rythme particulier. Une pureté, une enquête via des bribes, des souvenirs réapparus, des rencontres un peu étranges. Une précision et une économie de mots rare dans notre époque de profusion.  Un regard distancié, une candeur d’enfant parfois et une volonté de comprendre, de faire revivre des personnes et des périodes oubliées. Une recherche dans le temps avec très peu d’indices, comme il l’écrit dans les premières pages de Dora Bruder :

J’ai mis quatre ans à découvrir la date exacte de sa naissance : le 25 février 1926. Et deux ans ont encore été nécessaires pour découvrir le lieu de cette naissance : Paris XIIe arrondissement. Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie.

Moi, ce que je préfère, c’est l’entrelacement permanent entre l’écrivain Patrick Modiano, le narrateur, et le personnage principal qu’il s’appelle Daragane ou Guy Roland, une mise en abyme permanente et le récit enchâssé d’une vie dans une oeuvre.  Des liens tissés, intimes et forts entre l’Histoire et la fiction. La conclusion revient au narrateur dans Chien de printemps :

— Si je m’étais engagé dans ce travail, c’est que je refusais que les gens et les choses disparaissent sans laisser de traces.

BONUS :  Patrick Modiano sera à l’honneur du Salon du Roman Historique 2015 qui lui rend hommage avec :

  • le 7 mars, projection du film Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau co-écrit avec Patrick Modiano, présenté par Denis Cosnard, journaliste, écrivain et père du blog le Réseau Modiano
  • le 8 mars, lecture de Dora Bruder par Daniel Mesguich

BONUS 2 : les ouvrages de Modiano sont à la Médiathèque, sur papier, à écouter, à regarder et en format e-pub pour liseuse

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Une Réponse to “Patrick Modiano au Théâtre de la Ville en janvier, c’est sur France Culture en février”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Bon Voyage pour lancer le Salon du Roman historique de Levallois | Cin'Eiffel - 7 novembre 2016

    […] Patrick Modiano a participé à l’écriture du scénario de Bon voyage. Peut-être est-ce pour cela que l’on retrouve dans le film, sous une légèreté de façade (ce que traduit à merveille la photographie), le poids de l’histoire et la culpabilité collective qui peut y être associée. […]

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