Septembre de Jean Mattern, Prix des Lecteurs de Levallois 2015

24 Mar
Ni question de vendanges ou de rentrée scolaire dans le roman Septembre de Jean Mattern mais d’attentat et de terrorisme : Jeux Olympiques de 1972, Munich, onze athlètes israéliens et un policier allemand assassinés. Dix-sept morts. Une comptabilité macabre qui n’a pas été sans résonance en janvier 2015. Récit minuté d’une prise d’otages qui se termine en bain de sang et autopsie d’une passion, ce roman vient de recevoir le Prix des lecteurs de Levallois au Salon du Roman Historique  2015

Quand la BBC lui demande de reprendre du service pour les Jeux Olympiques de Londres, Sebastian le narrateur, célèbre journaliste en fin de carrière, est alors, selon l’expression rattrapé par son passé. Ironie des choses : c’est l’annonce du refus du Comité Olympique de faire une minute de silence pour les athlètes assassinés quarante ans auparavant qui déclenche chez le narrateur la nécessité de parler de ce dont il n’a jamais dit mot à personne.

Scénario classique dans la vraie vie, parvenue à ce moment de maturité où l’on fait le bilan de son existence, le processus de retour sur ma vie est une construction habile en littérature de fiction, car l’écriture aux temps du passé permet une mise à distance et une justesse des ressentis débarrassés de leur trop plein.

Quatre décennies après les faits, le narrateur se trouve alors obligé de faire face à une histoire qu’il a jusqu’alors enfouie dans sa mémoire. Deux histoires en réalité. Qui l’ont marqué et ont, en quelque sorte, décidé de sa vie : la grande Histoire, l’attentat, et l’intime, celle d’une rencontre. Quarante ans plus tard, le silence reste le dénominateur commun de ces deux histoires enchevêtrées.

C’est par le biais d’une subjectivité et d’une émotion que le lecteur entre dans l’événement historique.

Quinze jours à Munich entre le 25 août et le 10 septembre 1972, de l’arrivée au village Olympique, qui a un petit côté Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles – rappelons que le spectre des JO de 1936 plane sur cette Allemagne coupée en deux depuis 1949 et que Munich est à quelques kilomètres de Dachau – au récit du carnage sur le tarmac de Furstenfeldbruck, puis à l’enquête menée par le jeune journaliste pour mettre au jour les défaillances d’un système.

Confrontation au réel et travail d’investigation, c’est aussi ce qu’entreprend le narrateur à l’aube des jeux 2012. Pour lui, la prise d’otages qui a tourné au massacre de la délégation israélienne est indissociable d’une rencontre singulière :

cet homme [qui] s’appelait Sam Cole…

Le roman s’ouvre avec un questionnement sur la responsabilité de nos actes et sur les notions de dette et de culpabilité.

Le narrateur, lui, a une dette envers Sam Cole : grâce à ce journaliste américain, il a vécu une passion, un ravissement aussi soudain qu’inattendu, qu’il n’avait jamais éprouvé ni en littérature ni avec sa femme, dit-il lui-même. Entre les lignes se dessine alors l’ombre d’une vie tronquée, une vie où a manqué ce qui en a fait la saveur unique : ce moment de plénitude à Munich. Une douleur transpire à petites touches : celle d’une carence discrètement tenue en respect pendant 40 ans. Le lecteur la sent. Il la devine sous des incidents à peine notables : la femme du narrateur ne se lève pas quand il revient de ces quinze jours à Munich, elle continue à jouer du piano, et lui sourit, sa valise à la main. Teinté de solitude, l’inexprimable affleure à nouveau au moment où le narrateur évoque sa fille morte.

Sa vie semble inaccomplie malgré une famille et une brillante carrière que le narrateur doit en partie à Sam.

Mais aussi à la mort. Car c’est grâce à son documentaire sur l’issue mortelle de l’attentat que le narrateur a pu trouver sa voix et s’affirmer dans son métier, c’est pour sa fille disparue qu’il prend la décision d’écrire ce récit. Avec la dette vient la culpabilité : celle des survivants. S’y ajoute pour le narrateur la culpabilité d’avoir vécu un moment heureux au moment même où les athlètes étaient assassinés.

La force du roman de Jean Mattern tient à la qualité de sa documentation et au jeu permanent de parallèles, passerelles dans le temps et effets de miroir.
  • Commençons par les Jeux Olympiques, dont l’aspect joyeux et presque politiquement correct dans son refus de s’impliquer et de faire des vagues, semble être une constante entre 1972 et 2012. Dans la lignée d’une sentence restée célèbre : Panem et circenses (du pain et des jeux).
  • L’enquête que le journaliste mène à Munich fait écho à son introspection 40 ans plus tard. Analogie de cas de conscience et de déchirements que la réalisation et l’écriture lui permettent d’affronter.
  • La difficulté d’un Etat à gérer une crise politique renvoie à la confusion d’un homme  face à un bouleversement affectif.  Parallèle tragique entre des situations dont on sait, soit historiquement soit humainement, qu’elles sont sans issue.
  • Enfin, le silence imposé par Sam agit comme une tentative d’effacement et devient en quelque sorte une réplique des multiples chapes de silence, qu’elles soient individuelles -pour cette passion restée secrète-, ou collective – en 1972, les Jeux ont repris le surlendemain du massacre-.

Il faut souligner la grande qualité de l’écriture de Jean Mattern : précise, discrète, avec un je qui observe la réalité des faits et interroge une expérience de vie, des passages très factuels sans aucun adjectif et à d’autres moments une urgence, un rythme qui s’accélère, une sensation de temps compté. La structure du texte évoque les tragédies grecques avec un prologue parlé, une sorte de chant du chœur qui met la situation en place puis la succession des épisodes jusqu’au drame, avant un épilogue sous forme de lettre qui referme la situation énoncée par le chœur. Les personnages, eux, sont tragiques, parce que dépassés par une force supérieure, un Destin qui les rend terriblement humains et donne au narrateur les accents d’une Phèdre.

 Une fiction à la fois singulière et universelle.

Un roman court et intense, qui raconte un drame historique et parle de l’incomplétude d’une vie. Et dit l’exigence de sincérité devant les faits et les sentiments, une sincérité que le narrateur donne à des absents : les victimes de l’attentat. Sam Cole. Sa fille.

Jean Mattern Septembre gallimard

UN AUTEUR  : à écouter en interview, à retrouver au Café Littéraire Histoire autour du monde du 8 mars 2015.

UNE OEUVRE : à découvrir à la Médiathèque dans Septembre et dans ses précédents romans.

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