Y a-t-il un problème avec Jeff Koons ?

14 Avr
Après New-York, le centre Georges-Pompidou présente depuis décembre 2014 une rétrospective de l’oeuvre de Jeff Koons : il reste quelques jours pour se faire une idée parisienne sur l’art de cet Américain : médiatique, controversé, inventif et businessman, Jeff Koons crée depuis 40 ans en jouant avec les valeurs de nos sociétés. Et  irrite… A titre expérimental, j’ai annoncé  : « je vais voir Jeff Koons aujourd’ hui », d’aucuns ont soupiré, d’autres compati. Un amateur d’art a tourné les talons. Mais quel est le problème avec Jeff  Koons, me suis-je dit.
Jeff koons la  retrospective

Le catalogue de l’expo est arrivé !

C’est un art de surface et couvert de paillettes.

C’est vrai.  Le brillant et la couleur, le gigantisme, les objets empruntés au quotidien et la réutilisation des emblèmes de la culture populaire américaine donnent aux oeuvres de Jeff Koons des airs de fanfaronnade légère qui peuvent énerver. Ce petit côté rigolo, futile et accessible, contribue autant à sa popularité qu’à sa critique.

Mais sous cette apparence joyeuse, l’oeuvre n’est pas aussi légère qu’il n’y parait. Et ce, dans tous les sens du terme… Puisque, à elles seules, deux œuvres parmi les plus célèbres, le Hanging heart et le Balloon dog pèsent plusieurs tonnes. Evidemment, le poids financier de l’artiste américain est aussi à prendre en compte et son statut « d’artiste vivant vendu le plus cher du monde » le place parmi les poids lourds du monde de l’art contemporain. Et de ce fait, les plus remis en question par les partisans de l’art pour l’art quelque peu agacés par l’art pour l’argent

Mais c’est un travail de réflexion.

Se réfléchir-réfléchir, or not réfléchir… la question est posée dès l’entrée dans l’espace de l’exposition. La scénographie, très réussie, obéit à un parti pris de sobriété qui mise sur une présentation chronologique des œuvres  et une attention évidente à la qualité de la lumière :  au dernier étage du centre Pompidou, l’espace est découpé par des cloisons blanches, type open space géant,  lumineux et synthétique.

Jeff-Koons-reflet-pompidou

Très vite, en avançant dans l’exposition, la problématique de la réfraction/réflexion se dégage :  que ce soient les spectateurs, les  œuvres, ou la vue des toits de Paris à travers les vitres teintées de bleu pour l’occasion, tout est matière à reflet et renvoi d’image.  Une mise en abîme de l’art et de ses regardeurs (le mot est de Duchamp et s’y prête particulièrement) avec un jeu de reflet sur les matières lisses, glacées et les surfaces scintillantes : tout semble avoir été étudié pour donner un aspect artificiel.

 

Un art qui joue de et sur ses contradictions

On touche ici au nœud gordien de l’oeuvre de Jeff Koons : il s’agit d’un art qui joue à fond sur le paradoxe. Il utilise les méthodes et les moyens de la société de consommation pour vendre (très cher) des œuvres qui dénoncent le système financier et consumériste qui les produit. Du coup sa réussite choque, voire énerve dans les grandes largeurs, car cet artiste successfull, qui semble décidément ne pas savoir faire petit,  joue et jouit du système qu’il dénonce. Pour ses pires détracteurs, le succès de Koons serait entièrement fabriqué par les marchands d’art : absence de signification, procédés artificiels et « sujets racoleurs », sans oublier méthodes marketing éhontées… Jeff Koons met en colère. Et fait parler de lui, ce qui le place en permanence sur le devant de la scène.

Certaines œuvres matérialisent ce goût du paradoxe : des objets du quotidien, dont le composant essentiel est l’air ou le vent (aspirateur, ballon, orgue), deviennent des métaphores gonflées et clinquantes de la vacuité.  Élevés par l’artiste au rang d’objets de luxe, dans des matériaux nobles et des matières précieuses, avec une démesure toute symbolique, ils se transforment en vanités du monde moderne.

Un art du désirable et de l’instantané

Comme souvent en art contemporain, l’art de Koons peut sembler enfantin, d’autant plus quand l’artiste va puiser dans les symboles de l’enfance ou les héros de la culture américaine pour donner à voir sa vision de l’Amérique, puissance économique et culture hégémonique dont l’aspect Disneylandisé peut parfois choquer notre vieil œil d’Européens. Ses sources d’inspiration sont des images, des désirs et des fantasmes : du désir d’appropriation à celui d’ascension sociale, de l’American dream à l’objétisation du monde, son oeuvre parle d’un monde qui désire sans fin.

Au fil des années, avec des séries allant des New des années 1980 à ses Gazing Ball (2013) dont l’Hercule Farnèse me fait beaucoup penser au Dictateur de Chaplin jouant avec le globe terrestre, Jeff Koons construit à partir de ce qu’il voit.  Il donne une image du monde, une sorte de cliché instantané et synchrone de la société qui l’entoure, la nôtre.  Cette instantanéité peut passer pour un manque de recul ou de profondeur mais encore une fois, l’immédiateté n’est qu’une des facettes de ce miroir que l’artiste tend à celui qui regarde. Et le spectateur s’interroge, doutant de la sincérité d’une oeuvre et même de son caractère d’oeuvre d’art…

Et une question de goût : classique, douteux, mauvais ou les 3 à la fois?

Jouer avec les codes, en art ou ailleurs, c’est avant tout les connaitre. Jeff Koons ne pourrait créer sans une parfaite connaissance et analyse des réalisations des siècles précédents (il est, m’a-t-on dit, un collectionneur passionné, en particulier de Courbet) . Héritier des siècles d’histoire de l’art qui le contemplent*, il se situe dans la lignée de l’école de New-York,  de Marcel Duchamp et ses ready made**(exposés à quelques mètres de lui au Centre Pompidou)  du pop-art et bien évidemment d’Andy Wharol.

Si ses prédécesseurs ont exposé des boîtes de soupe,  Koons, lui,  semble rendre un hommage vertueux au « mauvais goût » et au kitsch. Chez un artiste pour lequel cultiver le paradoxe semble quasiment inscrit dans les gênes, exposer le « mauvais goût » au musée n’est pas un défi. Mais une façon d’interpréter et de dire le monde. La salle consacrée à la période de son mariage avec la Cicciolina achèvera de convaincre les plus réticents que cet art est d’un goût que d’aucuns pourraient qualifier de pimenté 🙂 Outre d’être kitschissime, notre homme sait se moquer de lui-même en amoureux transi et coquin.

Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus par cette longue apologie de Koons (je suis consciente que ce ne sera peut-être jamais…) , rappelons qu’il n’est pas le seul artiste à travailler sur le kitsch, l’art populaire ou l’appropriation : d’autres artistes contemporains tel Cindy Sherman ou Richard Prince, Wim Delvoye ou encore Louise Lawler ont puisé dans ce répertoire. Et en d’autres domaines, Paul Smith et Viviane Westwood ont pu aussi loucher du côté du mauvais goût.

Parvenue à la fin de cet article, je me dis qu’en réalité,  je n’ai pas de problème avec Jeff Koons.

Son art me fait rire, me dérange, me culpabilise, et me fait écrire 🙂

Jeff Koons, lui, a eu des problèmes : son oeuvre Fait d’hiver a été retirée de l’exposition de Beaubourg. C’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé… car l’artiste aurait été attaqué par un publicitaire pour contrefaçon. Pour une oeuvre qui s’inspire et puise en partie dans la publicité, les magazines et les affiches publicitaires, cela pose tout de tout de même un vrai problème 🙂

* Librement inspiré de Bonaparte : « Songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent »

* *READY-MADE, subst. masc. inv. HIST. DE L’ART. Objet, généralement utilitaire, élevé au rang d’œuvre d’art par certains surréalistes, sans aucune élaboration. (Définition du CNRTL)

VOUS AVEZ  JUSQU’AU 27 avril pour voir l’exposition à Paris au Centre Georges Pompidou, puis il vous faudra aller à Bilbao au musée Guggenheim

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3 Réponses to “Y a-t-il un problème avec Jeff Koons ?”

  1. culturieuse 16 avril 2015 à 09:17 #

    Bien essayé, mais je ne peux y souscrire! Duchamp et Warhol ont ouvert la voie, c’est sûr. Je crois juste que notre société consumériste a besoin d’exercer sa réflexion et Koons, pour moi, ne fait que la caresser dans le sens du poil. Mais bon, s’il peut participer à une entrée d’intérêt pour la démarche artistique, tant mieux!

    • Isabelle D 16 avril 2015 à 18:39 #

      Merci pour votre lecture attentive et qui fait écho au contenu de cet article. Un des objectifs de ce blog est de susciter la curiosité, pour la littérature, l’art, la culture et la création en général : cela peut engendrer des questions, des mises en perspective et des désaccords, c’est évident 🙂

      • culturieuse 16 avril 2015 à 18:42 #

        Bien sûr, la diversité, dans tous les domaines est intéressante

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