La saga du Prix 2016 des lecteurs de Levallois 2ème épisode : échauffements

9 Fév

Jeudi 14 janvier à la nuit tombée, douze silhouettes ont bravé la nuit, la faim et le froid pour se retrouver à La Médiathèque et assister à la deuxième réunion du Jury du Prix des lecteurs de Levallois 2016.

Depuis leur première rencontre en novembre, nos jurés ont eu le temps de lire une première sélection de romans historiques …Et de s’impatienter pour avoir les suivants ! A l’annonce du délai pour la livraison des prochains titres – délai indépendant de notre volonté et pour lequel nous vous prions d’excuser toute gêne littéraire et historique occasionnée 🙂 , une once de déception passe sur les visages, vite oubliée quand il s’est agi d’échanger sur leurs premières lectures. La première question ce soir était : roman historique ou pas ?

La soirée est lancée. Et le ton donné : divergence d’opinions et richesses des points de vue.

A propos de point de vue…

Une main se lève pour faire quelques remarques préliminaires  : voilà d’abord une question de majuscule qui occupe toute l’attention. Aussitôt pour tous,  la portée symbolique d’une lettre capitale apparait, révélant ainsi l’importance des signes, du sens et de la précision typographique… Silence rêveur autour de la table.

Ainsi, d’autres points, plus ou moins cruciaux selon les individus, seront soulevés au cours de la soirée : ainsi quand on parle de « point de vue », parle-t-on d’opinion ou de perspective narrative ? De même un personnage est-il un être fictif créé pour vivre sa vie de papier ou une sorte de caricature, soit une personne remarquable et haute-en-couleur appartenant à la vie réelle ? Pour corser le tout, sachez que ces deux sens de « personnage » peuvent évidemment se combiner en type, pour parfois culminer en un archétype …vaste sujet qui mérite peut-être de prévoir un lexique ou un précis de narratologie pour les prochaines rencontres du jury 🙂

Du rififi chez les jurés*

L’une affirme : je n’ai pas trouvé d’idéologie. Il est alors question de dilution dans l’espace, de manque de rigueur, de noyade du lecteur. Une autre rajoute : des longueurs, des longueurs d’un ton théâtral. Soupir de l’autre côté de la table :

-Bon alors je vais devoir le défendre, dit  un des jurés resté jusque là silencieux et qui se jette dans le corps à corps :

-Ce n’est ni noir ni blanc, c’est ce qui a dû se passer à cette période. D’ailleurs, je l’ai déjà offert à quelqu’un.

-Et moi à ma belle-mère, ajoute un autre.

Notons ici que revient alors la belle-mère, figure totémique déjà associée au don de roman historique par le jury de l’année précédente (ce qui mériterait une vraie réflexion sur la relation qui unit historique et belle-mère).

-Moi j’ai le sentiment d’un livre frustrant. Mais parfois il faut s’accrocher : à la page 60, j’ai compris le filon qui a fait que l’auteur s’est attaché à ce personnage.

Un autre avoue  :

-J’en étais  à la page 150 et il (le livre) n’avait toujours pas commencé. Je me suis dit faut que j’avance sinon, qu’est-ce que je vais dire à la réunion ?

-Moi le titre m’avait pas inspiré, mais il m’a emballé dès que que je l’ai ouvert, conclut une dernière.

L’heure tourne, à croire que parler Histoire efface le temps. Au moment où il faut passer au livre suivant, certains s’interrogent : je me demande si il a voulu faire un roman historique ? C’est vrai ça, l’intention fait-elle le genre ? Hypothèse à méditer pour une prochaine dissertation… pardon, réunion.

L’élément essentiel d’un livre c’est le style !

C’est ce qu’affirme l’un des jurés quand on parle style et écriture  :

-Il y a des fulgurances. Pour moi c’est un écrivain .

-Non non, ce n’est pas de l’écriture, c’est de la déformation …

-Moi, ca m’a enflammé, soutient un autre, ravi.

Autour de la table, il y a des calés en analyse grammaticale : il y a beaucoup de propositions indépendantes, peu de subordonnées. On assistera à une mini-altercation sur la gravité à propos de la graphie qui ne correspond pas à l’époque, ce qui ouvrira peut-être un débat futur  : doit-on vraiment écrire en langage préhistorique si l’on écrit un roman censé se passer dans les cavernes 🙂

-« Matutinal »,  ça fait un peu « rue d’Ulm » non ? risque l’un avec un sourire.

Et nos jurés de remarquer pêle-mêle des dialogues très modernes, des scènes courtes, un rythme soutenu, une vraie poésie, une écriture très classique ou encore un changement de registres. On va plus loin que l’analyse stylistique avec l’évocation des tendances actuelles du roman et une réflexion sur la porosité des frontières entre les genres littéraires : finalement a-t-on lu des romans, des biographies, des journaux de voyage, des essais ou même des poésies au milieu du truc ?  Il est aussi question de décloisonnement des genres par rapport à des formats académiques,  et finalement, tous semblent d’accord pour dire que c’est pas facile de faire rentrer les livres dans des cases. (Le bibliothécaire qui sommeille en moi, nourri au grain de la classification et élevé sous étagères, se sent indéniablement concerné…)

Et l’Histoire dans tout ça ?

Essentiel et connu pour les uns, le contexte historique a pu être source de recherches pour les autres, objet de découverte ou acceptation sans limites de l’univers créé par l’auteur. Ainsi, face à l’Histoire, toutes les attitudes sont permises : doute, besoin de se documenter à côté pour comprendre, ou confiance aveugle faite à l’auteur.

-Moi je ne suis ni historien ni universitaire, je suis … un simple lecteur

Voilà qui nous ramène aux livres et à la lecture.

Et l’on termine par un hommage à l’art du romancier :

-Y’a quand même quelqu’un qui a abordé quelque chose qui n’existait pas et c’est un romancier!

Venant d’accros à la lecture, il s’agit là d’un hommage sincère et réfléchi à l’art de la fiction et à la capacité créatrice de tout écrivain à dire le monde,  passé ou contemporain.

La soirée s’est terminée tard et chacun est reparti, avec son intime conviction et peut-être de nouveaux éléments pour regarder autrement les premiers  livres lus.  Et comme le veut la tradition de cette saga (voir la saga 2015 sur Liseur) , la conclusion revient à un juré :

On va plus loin qu’un livre d’histoire : on touche des choses.

Et si c’était le propre de la fiction : aller au delà de l’Histoire ?

Pour la suite des aventures du jury du Prix des lecteurs 2016, il faudra attendre mars et la prochaine réunion. Pour revivre leur première rencontre historique 🙂  c’est sur Liseur !

*Libre interprétation du titre Du rififi chez les hommes, un film de Jules Dassin (1955)

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