La saga 2016 du Prix des Lecteurs de Levallois 3e épisode, accords et désaccords

24 Mar

Jeudi 16 mars 2016, à la nuit tombante, douze personnes siègent autour d’une table à La Médiathèque avec des airs de conspirateurs. Devant eux : cinq livres, cinq des romans sélectionnés pour le Prix 2016 des Lecteurs de Levallois, des pages cornées, des feuilles de notes, des cacahuètes et du coca pour la soif, ainsi que la perspective d’une soirée riche en partages et enseignements… Drapés de l’importance de leur mission, les voici prêts à donner leur opinion sur ces dernières lectures imposées.

Salon du Roman historique Levallois 2016 affiche (nouvelle fenêtre)La soirée commence par un court rappel des faits (historiques) : l’édition 2016 du Salon du Roman Historique de Levallois se tiendra le dimanche 10 avril, avec 131 auteurs, un illustre président romancier et historien d’art Adrien Goetz, des tables rondes et des débats, et pour nos jurés : un VIP Pass qui leur garantira, outre de nombreux avantages littéraires et historiques :-), une place au premier rang lors de la remise officielle du Prix des Lecteurs de Levallois.

Mais n’anticipons pas. Il s’agit ce soir de faire le point sur les 5 romans lus et d’établir un premier pronostic quant au futur lauréat.

À ce sujet, deux précisions pour les curieux : l’expérience a montré que sondages et intentions de vote ne donnent pas pour autant le nom du gagnant. Deuxième point, une discrétion totale quant à la teneur des délibérations est exigée des jurés, aussi, n’essayez même pas de les faire parler…

Trop d’originalité tue t-il l’originalité ?

Si la question mérite d’être posée dans bien des domaines artistiques, elle délie ce soir les langues. En silence, elle titille aussi l’âme et la conscience des bibliothécaires, dont une partie du métier consiste à gérer le « trop » et le « pas assez » avec équilibre.

– C’est particulier, c’est un livre à écouter, je le vois bien lu par Luchini… Toutes ces phrases courtes, on est dans l’action ! Il y a une nette connotation historique. Mais je ne lui mettrai pas le prix.

Alors condamné sans appel ? Pas si sûr… Écoutez plutôt :

– Au contraire, c’est un livre d’une grande originalité, on est embarqué très vite. C’est un livre qui se démarque de tous les autres, vraiment singulier dans sa composition et son écriture. Une construction linéaire avec des chevauchements.

– En effet, ce n’est pas un livre à mettre en toutes les mains, ajoute un autre juré.

Diantre, serait-il coquin ?

Non, mais une écriture qui ne ressemble à aucun genre narratif.

Voilà donc le point d’achoppement : cette écriture dont certains se sont dit au début ça ne va pas être possible, ou encore, j’ai regardé la première ligne, je suis allé direct à la dernière et je me suis dit que ça allait être un calvaire… Mais parfois le miracle s’opère : je l’ai lu comme un roman (entre nous, ça ne tombe pas mal dans le cadre d’un prix de roman :-)) et les a prioris négatifs se sont (pour certains) effacés à la lecture : je me suis prise au jeu, ce qui m’a déplu au début est ce qui m’a séduit ensuite, j’essayais de comprendre de quoi on parlait. Pour un autre : Ah oui, c’est comme un jeu de pistes, ludique, stimulant.

– Oui enfin, moi il m’a fatiguée. Au final ça m’endormait, et à force, ça m’énervait.

L’une conclut  : c’est un livre interactif, tout en faisant tournoyer ses mains en moulin au-dessus de la table.

– Oui c’est un tourbillon, renchérit un autre.

Bref, un livre singulier, un peu crypté, un objet littéraire non répertorié, qui fait que certains avouent avoir du mal à se positionner : ils ont aimé, mais ne pourraient pas le recommander.

Le titre d’un livre mériterait-il un vrai débat ?

Plusieurs fois dans la soirée, la question du titre reviendra autour de la table. Il va – il va pas, il est trompeur, il est poétique, je ne le comprends pas, j’ai adoré, ça ne me parle pas, on ne le retient pas, il dit l’inverse du livre, il lui manque trois points de suspension, non ? Quand il est doté d’un sous-titre, c’est parfois pire : il nuit au titre, il en dit trop, pas assez, il est réducteur.

Mais là aussi, il réserve des surprises, ainsi : Avec un titre pareil, je n’aurais jamais pensé aimer un livre sur un tel sujet !

Alors Mesdames et Messieurs les Auteurs (accompagnés ou supplantés parfois par les éditeurs dans vos choix), soignez vos titres ! Les lecteurs y sont sensibles. Comme ils sont attentifs à ce qu’on appelle les annexes dans le jargon des livres : les notes, les bibliographies…

– J’ai aimé les remerciements, dit l’un pour argumenter son choix. Ils ouvrent des portes…

Ainsi avec bienveillance mais sans faire de cadeau, nos jurés attendent l’auteur au tournant… Notamment quand il se glisse entre les pages : j’ai beaucoup aimé les intrusions du narrateur. Mais les digressions qui ont intéressé l’un ont gêné l’autre  je n’ai pas aimé la quête personnelle de l’auteur au milieu du récit, qu’est-ce que ça vient faire là, s’est demandé celui-là, quand cet autre trouve que l’introspection donne son souffle à ce texte.

Autour de la table, ils guettent les indices spatio-temporels et les anachronismes, volontaires ou pas, tandis que d’autres traquent les fautes :

– Il y en a deux, annonce en souriant une lectrice, index tendu vers le ciel. Ce qui n’empêche pas le roman en question de rester très attachant, reprend-elle, attendrie.

Mais attention il y a un dosage à trouver : trop de faits, et voilà le roman condamné comme  factuel, froid et trop lisse, voire notice Wikipédia. Damned ! Oui c’est une biographie heureusement lacunaire. Sic.

Quand il est question de la chair…

Si les jurés sont très attentifs à la structure narrative, surtout quand elle se perd dans la multiplicité des points de vue et des personnages, ils attendent aussi des dialogues, ils veulent de la subtilité, ils aiment les héros, et ils regrettent quand ça manque de chair. On ne rentre pas dans le personnage, on reste en surface, et même un j’ai été un peu déçu de ne pas rentrer derrière le crâne montrent au fil des discussions, soit une curiosité d’ordre anatomique 🙂 soit, plus sérieusement, le besoin de connaître les pensées intérieures ou le ressenti du personnage. Comme si la distance faisait écran : c’est bien construit mais je ne me suis pas impliquée que rejoint un l’idée est bonne mais l’émotion manquait.

– Non, c’est très humain, la distance nous aide à comprendre, corrige l’une d’une voix posée.

Silence, chuchotements complices et hochements de tête.

– C’est un livre qui vient du cœur, c’est crédible.

book-112117_640Un coup de cœur qui, pour certains, est devenu un vrai coup au cœur  :

– J’ai été triste de le finir, j’étais bouleversé. Ça dépasse les critères littéraires, c’est émotionnel. Je ne sais même pas dire pourquoi. C’est mon préféré. [Silence, regard penché sur les pages qu’il feuillette]. Voyez je le défends très mal.

Vif élan de solidarité autour de la table :

– Mais non, quand il n’y a pas de qualificatif, quand c’est juste une émotion à faire partager, c’est que c’est réussi. Pour moi aussi, c’est le roman le plus sincère, car le plus intime.

 Le plus incarné, dit cette jurée. A quelques jours de Pâques, la notion d’incarnation interroge le spirituel, soit peut-être cette dimension universelle et intemporelle que peut porter un livre. Celle qui touche l’âme peut-être ?

Ce qui reste d’un livre

Et si l’âme, parait-il, ne pèse pas lourd, à peine quelques grammes, certaines lectures laissent des traces dans les mémoires des jurés. Ce qu’un juré appelle le poids du cœur.

Alors ces choses ressenties, apprises ou découvertes dans une lecture, pourraient être, selon certains jurés, un critère pour juger de la qualité d’un livre. Quand il n’en reste rien, ce n’est pas bon signe… et pour paraphraser un certain Victor, mieux vaut ne pas être celui-là !

Quelque soit l’empreinte, durable ou pas, les lectures de ce soir font jaillir les mots « humanité, vérité, liberté, révolte, destin », et de belles notions assorties d’idéaux intemporels tombent sur la table. On parle aussi de « success story »  : on devrait le faire lire à tous ceux qui ne savent pas quoi faire de leur vie et au fil des débats, sont évoqués Perec, Fitzgerald et son Gatsby, Maupassant, Zola. Ce qui réveille un mini débat stylistique :

– C’est peint avec une plume balzacienne.

– Ah non, je n’ai pas trouvé Balzac et pourtant je suis admirateur.

Des passionnés, vous dis-je, impliqués et entiers, qui se concertent, se parlent à voix basse, se soutiennent et s’interpellent d’un bord à l’autre de la tablée. On dirait un repas de famille ! Qui dit famille dit histoire (vous noterez la transition)

Car évidemment, on parle d’Histoire, celle qui sous-tend le genre « roman historique ». Alors, Oui, on traverse un siècle, c’est une épopée, on apprend des choses, c’est un bon film, pardon, roman de cape et d’épée,  c’est saccadé, c’est du pointillisme. Ah oui mais il n’en reste rien. Moi, il me reste des images, et l’une imagine le héros sous les traits de Jean Marais. On voit émerger un pays, une histoire, un contexte et un parcours.

Paix colombeÀ nouveau, quelqu’un dit c’est touchant, très humain.

La soirée se termine sur ces mots. Peut-être le rôle de la littérature, dans un monde hélas brutal, est-il de transmettre un peu d’humanité ?

Mais le mot de la fin revient à un des jurés, comme de tradition dans cette saga :

On revit une époque de l’intérieur, et je ne sais pas quelle est la part d’invention là-dessus.

Ne serait-ce pas une belle définition du roman historique ?

Précédemment dans Liseur : La saga 2016 du Prix des lecteurs de Levallois, 1er épisode suivi de La saga 2016 du Prix des lecteurs de Levallois, 2ème épisode, échauffements.

A suivre très prochainement : la soirée de vote…

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Une Réponse to “La saga 2016 du Prix des Lecteurs de Levallois 3e épisode, accords et désaccords”

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  1. Vous aimez les romans historiques ? | Liseur - 9 mars 2017

    […] nous mène sur La piste Pasolini. Ce titre fait partie de la liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs de Levallois, on ne saurait trop vous le rappeler, ainsi que six autres titres : Anne-James Chaton pour Elle […]

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