Rodin, l’exposition du centenaire au Grand Palais

31 Mai

On croit tout savoir de Rodin : immense sculpteur français du XIXe, barbu célèbre pour ses liaisons tumultueuses et créateur d’une œuvre colossale dont le célèbre Penseur qui orne la plupart des manuels de philosophie. Tout cela est vrai… mais Rodin. L’exposition du centenaire qui se tient à Paris au Grand Palais jusqu’au 31 juillet 2017 propose un éclairage original en insistant sur le côté avant-gardiste, précurseur et résolument moderne de l’œuvre d’Auguste Rodin.

Une formation décisive

Refusé à la prestigieuse et académique École des Beaux-Arts, Rodin entrera aux Arts Décoratifs, que l’on appelle alors la petite* école (*sur l’échelle du prestige). Ces études, destinées à former des décorateurs ou des ornemanistes, lui apprendront la technique (et Rodin n’en manque pas) mais aussi un mode de travail et d’organisation, notamment la reproduction/réutilisation d’un même motif. Ainsi, outre son immense capacité de travail, c’est grâce à une certaine conception et organisation de sa création qu’il a pu produire autant d’œuvres en une seule vie.  Car chez Rodin, rien ne se perd… D’ailleurs, il garde tous ses plâtres (esquisses et travaux plus aboutis qui servent ensuite à la réalisation de ses œuvres en marbre ou en bronze) dont on peut voir des exemples à l’étage de l’exposition parisienne. Tout pourra être réemployé plus tard, dans un sens ou dans un autre.

On est en plein XIXe mais on pourrait déjà parler d’efficience pour qualifier le travail de Rodin.

Article Une leçon d’expressionnisme par Rodin sur le site du Grand-Palais (nouvelle fenêtre)

© Musée Rodin (photo Christian Baraja)

À cette technique particulière de réemploi, qui devient presque une marque de fabrique, l’artiste associe la nouveauté des sujets : la vieillesse, les petites gens avec une focalisation sur l’expression, d’où une première partie de l’exposition appelée Rodin expressionniste. Il faut absolument regarder les visages et les attitudes des célèbres Bourgeois de Calais  : chacun d’eux exprime un sentiment, peur, colère, acceptation, désespoir… soit les diverses réactions de ces notables du 14e siècle en train de livrer leur ville aux Anglais à l’issue d’un siège affamant. Les mains sont elles aussi remarquables, non seulement par leur taille, avec une disproportion volontaire, mais aussi par la réutilisation d’une même main sur plusieurs des personnages.

Une question de points de vue

Ce réemploi de « morceaux » est à la fois un gain de temps et un focus sur la « 3D » de toute sculpture. Car Rodin joue sur ce qui fait l’essence d’une ronde bosse  : le fait que le spectateur doive tourner autour pour en appréhender toute la richesse. Chez Rodin, plusieurs points de vue sont nécessaires pour comprendre le tout. On pourrait comparer cette façon de concevoir une œuvre à celle des romanciers qui travaillent eux aussi sur le point de vue, n’hésitant pas à en donner plusieurs versions via différents personnages. Mais on peut évidemment aussi penser au cinéma, qui utilise plusieurs caméras pour filmer une même action.

Toute sa vie, Rodin travaillera avec des « résidus » de ses œuvres, soit des morceaux de précédentes sculptures qu’il appelait ses « abattis » , soit des figures entières qu’il assemblait, modifiait, positionnait et recollait dans des positions différentes au gré de ses envies créatives.

Tout au long de l’exposition, plusieurs cas de réutilisation sont visibles, plus ou moins perceptibles au premier coup d’œil. L’exemple le plus frappant est celui des Trois ombres : car les trois éphèbes sont en réalité le même, mais présenté sous d’autres angles. Un des défis du spectateur pourrait être de repérer dans l’œuvre exposée en 2017 toutes les figures dupliquées, car l’ingénieux Rodin joue, non seulement sur l’orientation de ses figures, mais aussi sur leurs proportions.

Libres associations de formes et matières

Amateur d’antiques, il n’hésitera pas non plus à associer des vestiges du passé à son propre travail. Familier des associations et du réemploi, il travaille en même temps sur les rapports de proportion, ce dont l’art des siècles suivants s’inspirera.

Ainsi Rodin comprendra très vite l’importance du socle. La petite histoire raconte qu’il  en a expérimenté la nécessité dès L’homme au nez cassé, un portrait connu pour être la première œuvre officielle de Rodin. Sa première version se verra refusée au Salon, donc ne pourra faire l’objet d’une commande d’un marbre ou d’un bronze, ce qui était l’objectif d’une validation par le Salon. Rodin transforme alors son portrait d’un des forts des Halles (nouvelle fenêtre) en buste antique en le dotant d’un arrière de crâne et d’un buste découpé à la romaine.

© Musée Rodin

Ainsi, d’un échec, il fera une réussite… Plusieurs fois au cours de sa carrière, Rodin, qui fut en son temps aussi admiré que critiqué, sut utiliser les reproches faits à ses œuvres pour en faire une véritable signature. Ainsi sa sculpture l’Âge d’airain provoqua un véritable scandale. Car son éphèbe alangui aux proportions réelles était si fidèle à la réalité qu’on accusa Rodin d’avoir effectué un moulage sur le corps de son modèle pour que le résultat soit aussi conforme à la nature ! Paradoxalement, ceci était à la fois un compliment extraordinaire mais aussi l’insulte suprême pour un sculpteur. Mais Rodin en tirera aussitôt des leçons  : à partir de là, ses œuvres monumentales seront désormais d’une taille plus grande (presque 1.5 X la taille humaine).

Mais si Rodin écoute la critique, il ne se renie pas pour autant : il suffit de voir son merveilleux Balzac, qui fut honni et ne sera finalement pas celui installé avenue de Friedland où se dresse un Balzac inconsistant dont l’auteur (Alexandre Falguière) n’est pas resté dans les mémoires. Celui de Rodin étonne au contraire par sa stature, son ample vêtement, son cou de taureau et son visage presque brutal : incarnation magistrale de  la force de travail du grand écrivain français.

Père de la sculpture moderne

En parallèle d’une œuvre conforme à la demande de son temps, Rodin poursuit tout au long de sa vie ses recherches sur formes et matières avec un travail moins consensuel  et … beaucoup moins XIXe  : contraste, déformation, dépouillement, assemblage de fragments, découpage particulier et recadrage, jeu sur les pleins, les vides et la lumière.

Bref tout ce qui constituera l’essence formelle de l’art du XXe est déjà en germe dans l’œuvre de l’artiste du XIXe.

Rodin et Baselitz en regard

L’exposition du Grand-Palais consacre ainsi toute sa dernière partie à la « descendance » de Rodin : tendance actuelle de la scénographie des expositions, le dialogue art du passé/art contemporain est ici justifié et éloquent : dès la première salle, le spectateur a pu voir un magnifique face à face Rodin/Baselitz.

Il est amusant de savoir que l’artiste contemporain n’avait pas prévu de rendre hommage à Rodin mais qu’une fois sa pièce terminée, il s’est aperçu combien elle ressemblait au fameux Penseur ! Dans cette dernière partie, arrêtez-vous absolument devant l’homme qui marche, parallèle Giacometti/Rodin, ou encore devant l’œuvre du sculpteur gallois Barry Flanagan (1941-2009)  dont les trois lièvres dansant rendent hommage au Trois ombres de Rodin.

En conclusion, une expo à ne pas manquer pour comprendre la modernité du travail de Rodin et  la voie que ce grand sculpteur a ouvert pour les artistes des siècles suivants.

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