La saga du jury du Prix des lecteurs de Levallois 2018, premiers échanges

18 Déc

Un soir glacé de novembre, douze silhouettes, livres sous le bras, se hâtaient dans la nuit pour rejoindre La Médiathèque. Pas question de manquer la première « vraie » réunion du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018  ! Au programme de la soirée, deux romans, des discussions, de la passion, des réactions et un pan d’Histoire chargé.

Au début, la tablée est paisible. Presque trop. Certains feuillettent leurs notes, d’autres leurs livres, certains échangent avec leurs voisins de table. Après une rapide présentation du 1er roman de ce soir, la parole est donnée aux jurés. Tout d’abord c’est le silence… On entendrait presque les pages tourner 🙂

Puis une voix se fait entendre :

-Moi je ne l’ai pas fini…

Jolie façon de botter en touche, ennui mortel à la lecture ou justification pour n’avoir pas eu le temps  ? Peu importe, car les débats sont lancés. Si certains connaissent bien l’histoire de la période couverte par ce roman, d’autres n’avaient que peu de connaissances sur cette époque. « Je suis partie d’une page blanche », dit cette jurée pour expliquer qu’elle avait tout à y découvrir et a vu ses attentes satisfaites : elle a adoré. Un autre juré fait le rapprochement avec un roman de la sélection de l’an dernier, Les pêcheurs d’étoiles, où l’on retrouve en effet des similitudes d’époque, les Années folles, de lieu, Paris, et de héros, un poète.

Prises de position

-J’ai beaucoup aimé mais j’ai vraiment dû persister. C’est trop dense, je lisais, je relisais… Trop de noms, trop de détails, mais c’est aussi la qualité du livre.

-L’histoire est belle, c’était haletant, s’enthousiasme une autre. Et puis, je suis fascinée par les histoires d’amour. J’ai trouvé ce livre génial !

Photo extraite du film « Douze hommes en colère » de Sidney Lumet

Tous ne sont pas d’accord, loin de là.

-Je suis à l’opposé, s’exclame une autre jurée d’une voix tonique. J’ai détesté ! C’est rasoir au possible, des longueurs, des détails qui n’apportent rien, je me suis forcée à le lire et ça m’a confortée dans mon opinion : je n’aime pas le bonhomme, je ne l’aimais pas déjà avant. Je me suis vraiment forcée à le lire [le livre]. C’est vraiment le genre de roman que je déteste.

En entendant ces critiques assumées et légitimes (on est là aussi pour ne pas apprécier, c’est d’ailleurs ce qui permet de se confronter à des opinions contraires et de créer un débat où chaque opinion peut s’exprimer), une jurée intervient avec fougue, s’étonnant du fait que l’on puisse ici envisager de « descendre » un roman ou son auteur, comme il était écrit, sous forme de boutade, dans le précédent article de Liseur sur le jury avec ces mots « défendre ou descendre ». Car tous les auteurs sont admirables et leur travail respectable, explique en substance cette jurée. Sur ce point, tout le monde est d’accord, sinon, nous ne serions sans doute pas là un soir d’hiver glacial à parler roman. « Tous les avis ont le droit de cité autour de cette table : critiques, enthousiastes ou sans opinion 🙂 », rappelle une bibliothécaire.

Cette première mini-controverse démontre précisément ce qui fait et restera la richesse des échanges de ces réunions de jury :  la passion, l’engagement et la profonde implication de nos jurés. Mais cela rappelle aussi autre chose : rien n’est moins subjectif et polémique que la lecture et l’appréciation (ou non) d’un roman !

Essence du roman historique

D’autres avis, moins tranchés, se font ensuite entendre : « je suis entre les deux », ou encore « manque de rythme », « quatre parties dont deux où on reste dans rien », « 200 pages de trop » (sur un roman de 600), « un livre très léger qui demande d’aller se renseigner derrière si on veut apprendre quelque chose » , » j’ai passé mon temps à googliser pour savoir qui était qui… »,  « un roman qui ressemble un peu trop à une biographie », « une belle histoire d’amour mais très peu romancée ».

Voilà que nous entrons de plain pied dans l’essence même du genre « roman historique » avec des questions comme :  la frontière roman/biographie/document historique,  le délicat dosage entre fiction et documentation de ce type de roman, ou encore le fait d’apprendre directement ou, au contraire, d’ouvrir des portes qui pousseront à aller se documenter ailleurs, le tout étant à corréler avec les attentes personnelles du lecteur.

Bref un vrai casse tête que le cas du roman historique  🙂

Surtout quand il devient paradoxe :  « au début, j’ai plongé tout de suite, puis c’était un peu long. Et à la fin je l’ai refermé … et je me suis dit que c’était vachement bien ! »

Mystère des effets post-lecture … que certains tentent d’expliquer par la parfaite adéquation d’une écriture très fluide au contenu   » léger, papillonnant presque mondain au début, puis rythmé et presque rapide quand cela devient grave », ou encore par la construction du roman, avec un changement de narrateur pour une dernière partie qui n’a pas fait l’unanimité. Si pour certains, le procédé littéraire était efficace et adapté  « c’était très pudique, comme une vraie déclaration d’amour », pour d’autres, ça a « complètement cassé le truc », le changement ayant été vécu comme trop brusque et surtout, trop peu crédible.

Des romans qui secouent

Ainsi il est clair que ce premier roman passé à la moulinette des débats du jury dérange, ou au minimum, provoque des réactions. Ce qui sera aussi le cas du suivant, dont le sujet hérisse : une période difficile, un sujet ardu, des personnages auxquels on a du mal à s’attacher vu leurs opinions mais un livre qui prend à la gorge.

-C’est pas cool, c’est un choix ciblé ou pas ? s’interroge une jurée en montrant les deux livres dont nous parlons ce soir.

La discussion s’anime en parlant du titre, d’après certains en parfaite adéquation avec le contenu qui « empêche de dormir », un sujet qui fait faire des cauchemars, mais aussi de la construction que certains qualifient d’étonnante avec deux, voire trois, histoires de vie en parallèle, ou encore des énigmes non résolues une fois le livre refermé.

Les mines deviennent graves quand on parle du fond, de cette période sombre de l’Histoire sur laquelle, hélas, on apprend toujours qu’il y a eu plus terrible encore que ce que l’on savait : « je trouvais le pire encore plus pire ».

Je l’ai lu avec beaucoup d’attention, au delà de l’horreur que le sujet inspire.

Traitant d’un sujet ardu, la qualité de ce roman n’est jamais remise en question : « c’est vraiment un roman historique par la construction ». Et le fait qu’à la fin du livre, l’auteur précise ce qui est vrai de ce qui est pure invention dans son texte semble un vrai plus pour certains. Le style est lui aussi remarqué :

Tous les mots choisis ont une vrai portée.

Bel éloge de l’écriture.  Mais le fond du roman en rend la lecture très perturbante.

« C’est captivant, fluide, avec des rebondissements mais pesant … » ou encore « C’est fort, c’est fort, mais limite digeste »

Pour plusieurs, il a été difficile de dépasser ce fond. Ainsi, pour cette jurée, le roman a suscité une telle émotion négative, que cela l’empêchera de mettre une note positive à la case « plaisir de lecture ». « Cela a occulté la partie Mémoire », dit-elle.

Et quand un autre souligne la structure, le style et en particulier la finesse de ces descriptions qui font appel aux 5 sens du lecteur, elle objecte presque surprise :

-Mais moi quand je l’ai lu, je l’ai vu en noir et blanc !

Le vocabulaire employé par nos jurés montre la violence de leurs réactions en lisant : « impression d’étouffer », « j’ai été aspirée »,  « je l’ai lu en apnée ». « Y’a pas d’accalmie, on ne respire pas, c’était très difficile ». « J’ai eu besoin de reprendre un peu d’oxygène avant de replonger ».

Après ce moment de quasi catharsis, la tension des débats retombe : on rit, on s’interpelle, l’une demande des explications à l’autre , on discute de l’histoire, la grande et la petite, de ce qui va arriver à tel personnage.. Les mains s’agitent, les corps se détendent, on sourit en recevant les deux nouveaux livres à lire pour la prochaine réunion.

Au moment de se quitter, des petits groupes se forment et les discussions se poursuivent en apartés, espérant ici ou là que la suite de la sélection sera moins « difficile ». Mais une chose est sûre, ceux discutés ce soir n’ont laissé personne indifférent parce que dans ceux-là, comme l’a dit une jurée peu avant :

Ça vient nous chercher à l’intérieur.

*Précédemment sur Liseur : la saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018: c’est parti !

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