La saga du Prix des Lecteurs de Levallois 2018 : contrastes et stratégies

8 Fév

Entre sapin, paillettes, cadeaux, bûches et bonnes résolutions, ils ont trouvé le temps de lire et d’être prêts pour la deuxième réunion du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018 qui s’est tenue à La Médiathèque tout début janvier : dans une ambiance détendue, deux livres ont été passés au crible des débats par notre douzaine de vaillants jurés. Au menu de cette soirée, contrastes, stratégies et plaisir…

À peine nommé, le premier livre candidat fait baisser les têtes de toute la tablée. Chacun feuillette ses notes, les regards se cherchent, des sourires amusés apparaissent.

– Qui se lance ? demande-t-on devant le petit silence vaguement gêné qui s’installe.

–  Pas sur celui-là, moi, merci, se défausse poliment l’une en passant son tour.

Des expériences contrastées

Une des jurées finit par lever la main. Elle annonce tout de suite la couleur « je vais être très désagréable, mais après ça ira… », ce qui déclenche des murmures amusés autour d’elle. Car pour cette jurée, ce qui s’est passé avec ce livre ne lui est arrivé que rarement dans sa vie de lectrice.

Je crois que c’est le 3ème pire livre de ma vie. J’ai détesté. Illisible, aucun fil conducteur, espace temps incompréhensible, côté intrigue, y’a rien, on ne sait pas qui c’est, trop de détails, trop de personnages… On est perdu !

Avis tranché, mais vite rejoint par plusieurs autres jurés qui opinent de concert…

– C’est rassurant de savoir qu’on n’est pas tout seul (NDLR : à savoir qu’on a séché sur ce bouquin).

À nouveau, une grande  partie du jury acquiesce, démontrant ainsi le pouvoir insoupçonné de la littérature en matière de cohésion de groupe, tandis qu’une autre jurée renchérit, faisant presque un mea culpa.

– Ça a été pour moi une torture de comprendre …

Non seulement le roman, à priori resté assez confus, mais aussi le fait de l’avoir détesté… Car cette jurée n’imaginait pas un jour pouvoir être si critique envers un livre, et le … détester ! Ainsi à son grand désespoir, avec cet ouvrage, elle s’est retrouvée face à un dilemme auquel elle pensait échapper : d’un côté, son refus de penser que l’on puisse détester un livre, fruit respectable du travail d’un auteur, et de l’autre, un roman illisible, même avec tout son respect pour les auteurs, la Littérature et le travail littéraire en général  ! Comme vous l’aurez compris, cette découverte fut un vrai déchirement.

– Est-ce que vous n’avez pas été pris par les lieux, les personnages ? tente l’un.

– Comme j’aurais aimé, compatit cette autre jurée.

Mais face à ces avis quasi-unanimes, des voix s’élèvent : et là où l’une a tout de même repéré des choses positives, « on apprend des choses sur Paris »,  l’autre a adoré le style.

J’ai aimé la façon de mettre en mouvement. C’est vu de l’intérieur. je l’ai lu comme un documentaire et je ne me suis pas ennuyée à la lecture.

Des stratégies de lecture

Photographie extraite du film « Douze hommes en colère » de Sydney Lumet

Mais pour tous ceux qui ont eu du mal, il a fallu ruser… Conscients de l’importance de leur tache et refusant de baisser les bras devant l’obstacle, certains ont mis au point des techniques.

L’une explique qu’elle lit tous les livres de la sélection deux fois : une pour l’intrigue, une pour l’analyse. Mais pour ce livre, impossible !

Une autre a cherché à contourner la difficulté en tentant d’autres méthodes d’approches : soit en changeant de rythme, de temps, de lieu et même de porte d’entrée dans le roman !

J’ai arrêté, j’ai laissé reposé, je l’ai repris, j’ai réessayé, à un autre moment, autrement, j’ai recommencé au début, puis au milieu puis juste les 100 dernières pages.

Mais hélas, cette lectrice inventive n’a pu terminer le roman.

Une méthode empirique, et non validée par la Faculté de médecine, consiste à  ingérer des M&M’s en même temps que l’on lit. Testée par un seul membre du jury, elle permet visiblement d’aller au bout du livre. Mais outre l’abus de sucre et les caries potentielles, l’effet sur le plaisir de lecture s’avère nul, évoquant même le pensum de certaines lectures scolaires.

Il y a aussi la méthode dite conceptuelle, à savoir comprendre le projet de l’auteur. Sous entendu : essayer de trouver du sens à ce qui semble ne pas en avoir…  On parle alors d’expérimentation et de recherche littéraire, on évoque une appartenance à cet Ouvroir de Littérature Potentielle dont le seul nom ouvre des abîmes labyrinthiques de réflexions…

Là encore, les résultats de cette méthode sont mitigés. Car même si pour certains jurés, le projet de l’auteur éclaire l’œuvre, il n’en rend pas la lecture plus facile.

De l’approche par le projet, on peut aussi aborder le livre par la notion de défi :  au minimum le sien en tant que lecteur d’un livre aride mais aussi celui de l’auteur  : « il y a un  vrai parti pris dans ce livre », nous dit un juré. Et si cette construction déroutante, cette intrigue morcelée, ces personnages trop nombreux et le sentiment d’égarement du lecteur parmi eux étaient voulus ?

 Est ce qu’on peut imaginer un roman écrit par une foule, avec 60 ou 80 narrateurs différents ?

Vaste sujet qui, tout en ouvrant des horizons,  laisse perplexe… mais ne convainc pas.

Il y a enfin la méthode du contournement. Pour appréhender ce livre, d’autres jurés ont cherché du secours du côté des critiques de presse. En apprenant que le livre a eu de bons avis, certains ont tout de même des regrets :

– Oh mais je suis passée à côté alors ! Il faut le relire !

Yeux effarés autour de la table.

– Ah non ça je ne pourrais pas.

Soupirs… Et finalement parfois, projet ou pas projet littéraire, après tant d’efforts pour le lire et tant de frustrations à ne pas y parvenir, on en veut à l’auteur :

Je l’ai terminé mais je ne me suis jamais sentie intégrée, il fallait suivre, je n’ai pas senti qu’il faisait des efforts.

Alors on entend même ça et là des conseils :

– L’auteur a loupé quelques chose avec les mails, il y avait là une vraie matière, certes pas historique, mais au moins intéressant. [Sic]

– Oui, ça aurait pu créer une intrigue, une histoire.

– Un roman quoi ! résume un autre.

Du plaisir

Le deuxième livre de la soirée déchaine aussitôt louanges et mines réjouies.  Après l’incompréhension, légèreté et enthousiasme sont dans l’air.

Super thématique pour un roman, très drôle, très bien écrit, fluide, une très belle lecture, que des bonnes choses… Je trouvais génial le principe de se focaliser sur un lieu.

Si ce livre recueille plus d’éloges que son prédécesseur, ce parti pris ne fait pas tout à fait l’unanimité car d’autres lecteurs ont trouvé étouffant de rester dans un même lieu. « C’est un huis-clos ». D’autres y ont vu un vaudeville, ou au minimum une pièce de théâtre, avec une unité de temps-lieu-action, regrettant pourtant que le monde extérieur n’y apparaisse pas assez. Ainsi montrer l’Histoire et les évènements d’une époque par le petit bout de la lorgnette ne les a pas tous convaincus.

– Moi je ne l’ai ni aimé ni pas aimé, résume une jurée. Toutes les périodes historiques sont très effleurées. Je n’ai rien appris d’essentiel.

Sur le critère « historique », les avis se succèdent : un juré a aimé les petits allers-retours avec l’Histoire, l’autre l’a lu avec plaisir mais ça ne l’a pas « transcendé ».

Notez le vocabulaire : après l’aspect sacré de la littérature, on attend d’elle l’extase… Ainsi, amis auteurs, si vous lisez ces lignes,  voyez la noble tache qui vous incombe quand vous écrivez : car transcender c’est « élever au-dessus d’une région de la connaissance ou de la pensée après l’avoir traversée, et pénétrer dans une région supérieure » selon la définition du CNRTL.

Il est évident que sur ce titre, les avis sont unanimes quant à la fluidité et la facilité de lecture. On parle même de « coupe de champagne après toutes les duretés que l’on a lues » (tant en sujet qu’en forme) et on rend hommage à « l’effort de l’auteur pour que être accessible ».

– Un roman situé dans ma zone de confort, pas un grand roman, mais une lecture facile.

– Mais facile à lire ne veut pas dire facile à écrire, s’insurge une jurée. Il y a une construction très subtile. Et contrairement à ce que l’on croit, c’est extrêmement documenté.

– Et si on a commencé par l’autre [roman], ça repose.

On ne dira jamais assez  les effets bénéfiques de la lecture  🙂

Mise en abyme

Avant que s’achève la séance, on parle de ces ponts que l’on peut créer entre les livres de la sélection  : des personnages historiques qui, sans être des moteurs de la grande Histoire, apparaissent étonnamment dans plusieurs des livres, des thèmes communs bien sûr, mais aussi des auteurs, de l’édition et des prix littéraires qui y ont aussi une place, produisant soudain un effet de mise en abyme tout à fait littéraire.

La soirée finit avec un premier vote, qui pour le moment, conforte ce qui s’est entendu au fil des débats. Mais rien n’est acquis… Car comme l’a dit un des jurés, et pour rester fidèle à notre tradition *, la vraie question à se poser est :

Est-ce que ce livre mérite un prix littéraire ?

* La tradition de La saga du Prix des Lecteurs de Levallois veut que chaque épisode se termine par une phrase de juré (parfois extraite de son contexte :-))

Pour retrouver les précédents épisodes de la saga 2018, lire , La saga du Prix des Lecteurs de Levallois 2018, c’est parti et La saga du Prix des Lecteurs de Levallois 2018, premiers échanges

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