Philip Roth, ce grand écrivain américain

23 Juin

Depuis le mardi 22 mai 2018, à l’âge de 85 ans, Philip Roth, immense écrivain américain, l’un des  préférés des Français, considéré comme l’un des témoins les plus lucides et implacables des travers de la société américaine, et auteur d’une œuvre majestueuse et imposante de 28 romans, n’est plus. Il fit preuve d’une incroyable énergie créatrice. Son talent n’est plus à découvrir, sa réputation plus à faire.

Né le 19 mars 1933 à Newark dans le New Jersey, Philip Roth est le petit-fils d’immigrés juifs. Ses œuvres seront fortement influencées par son milieu social. Sa ville natale y constitue un  personnage à part entière. Il étudie à l’université de Pennsylvanie puis à Chicago. Après avoir enseigné les lettres, il s’installe à New York pour se consacrer à l’écriture. Il commence à publier dans le New Yorker. En 1959, il rencontre le succès avec son premier recueil de nouvelles, Goodbye Columbus qui dresse un portrait au vitriol de l’Amérique. La critique salue presque unanimement la naissance d’un écrivain en lui décernant le prestigieux National Book Award…

Une célébrité qui sent le soufre

Avec Portnoy et son complexe (nouvelle fenêtre) en 1970, il s’attire les foudres de la communauté juive-américaine, ce qui lui vaut d’être considéré comme l’« enfant terrible » du roman juif-américain jusqu’aux années 1990. Car ce monologue comique traite du sort d’un jeune avocat juif, traumatisé par une mère à l’amour étouffant, sur le divan de son psychanalyste. Il s’en prend à l’éducation archaïque qu’il a reçue de ses parents et qui d’après lui, héréditairement, traumatise les enfants. La forme narrative choisie confère au récit une grande liberté, le ton est vif et âpre.

Avant que l’auto-fiction ne soit inventée il se compose un alter ego, Nathan Zuckerman, (qu’il fait apparaitre dans 9 livres) notamment dans les trois romans universellement célébrés de la Trilogie  américaine qui débute avec La pastorale américaine  (nouvelle fenêtre) où Nathan Zuckerman lui-même évoque les failles mais surtout les revers du rêve américain devenu tas de cendres, avec les ravages de la guerre du Vietnam. Dans ce livre, l’auteur fait tordre le cou aux mythes d’un autre âge. Il obtient pour ce titre le Pulitzer en 1998.

J’ai épousé un communiste (nouvelle fenêtre) : en 1998, dans ce récit à deux voix, Nathan Zuckerman et son vieux professeur remontent le fil d’une mémoire brouillée, celle d’Iron Ringold, celle d’une Amérique plongée dans la tourmente du maccarthysme, au temps de la peur paranoïde de la subversion communiste. C’est une nouvelle fois brillant ! Avec une plume acérée et érudite, il dresse un portrait décapant d’une Amérique malade de son conformisme et de ses peurs.

Dans l’excellent roman La tache (nouvelle fenêtre) il dénonce une Amérique puritaine et renfermée sur elle-même. Ce texte lui permet d’obtenir le Médicis étranger en 2002. Il s’agit d’un roman sur l’affaire Lewinsky qui défraye la chronique à cette époque : Nathan Zuckerman y retrouve l’épaisseur perdue dans les deux précédents volumes. Cette fois, l’action se situe dans un campus universitaire où le héros est convoqué par le professeur Coleman pour raconter sa version de l’histoire. Comme dans les précédents textes de Philip Roth, il est question de trahisons et de vengeances.

L’auteur inspire le cinéma puisque plusieurs de ses grands livres ont été adaptés. Voici un extrait de La Couleur du mensonge (2003) de Robert Benton, transposition de La tache, interprété par Anthony Hopkins et Nicole Kidman.

Parallèlement à cette trilogie, il n’a cessé d’écrire, et je ne vais pas ici vous dresser une liste in extenso de ses œuvres, mais plutôt mettre l’accent sur certaines. Si l’auteur a abordé des thèmes récurrents, telle l’histoire récente des États-Unis, il est aussi obsédé par l’identité, le sexe, et règle ses comptes avec les femmes (on l’accusera du reste d’être misogyne), mais aussi avec « les rabbins, les hommes politiques, les psychanalystes et les critiques littéraires », selon ses propres mots.  Dans la grande tradition Balzacienne, il parle dans chaque livre d’argent, plutôt la notion du patrimoine familial, comme héritage culturel transmis par les parents.

Dans Patrimoine : une histoire vraie (nouvelle fenêtre) (en 1994) justement il y fait forcement référence. Puisque l’on suit l’agonie de Herman son père pendant que l’auteur le guide et l’assiste jusqu’à s’identifier à lui. Texte cruel et émouvant dont il fait un récit universel pour ne jamais oublier, avec retenue et causticité.

Il écrit La bête qui meurt (nouvelle fenêtre) en 2001 sur la révolution sexuelle des années 1960. On retrouve ici les thèmes chers à Philip Roth  : les plaisirs de la chair, les conventions rigides dans une Amérique bien-pensante, les souvenirs de la révolution sexuelle… à travers le portrait de ce professeur sympathique, esthète érudit et cultivé, pris dans le piège de la dépendance amoureuse.
Brillante analyse des comportements humains, réflexion sur la vieillesse et la mort, c’ est un petit bijou de finesse et d’émotion.

Le complot contre l’Amérique (nouvelle fenêtre) (2004) imagine le destin d’une famille juive de Newark si les États-Unis avaient élu l’aviateur Charles Lindbergh, un sympathisant nazi notoire, plutôt que Franklin D. Roosevelt en 1940. Des observateurs affirment que la présidence de Donald Trump permet d’apprécier ce dernier ouvrage sous un nouveau jour.

Dans Un homme (nouvelle fenêtre) (2006) il décrit avec fatalisme et brio le destin de cet homme, dont on ne connait même pas le nom. Ainsi, chacun pourra y trouver sa part de vérité. La maladie, la vieillesse, la peur de ne plus séduire, les mariages ratés, les enfants détestés, une fille chérie, des liens très forts avec un frère, l’histoire du papa juif qui aura tout fait pour cet homme… autant de petites aventures, certes banales dans la vie de tout un chacun, mais que Roth a le secret de dévoiler avec justesse Un homme simple, stoïque, digne face à la maladie, un homme comme nous tous, capable du pire et du meilleur, voué à la finitude.

Indignation (nouvelle fenêtre) (2008)  : en pleine guerre de Corée, Marcus Messner, jeune garçon d’origine juive et fils de boucher de Newark, sérieux et travailleur, bon fils, et excellent élève subit le harcèlement de son père, en proie à une véritable paranoïa au sujet de son fils bien-aimé.

Le Rabaissement (nouvelle fenêtre)  (2009)  : Simon Axler fut un très grand écrivain… À 60 ans, il a perdu son talent, sa magie et sa confiance en lui. Encore une fois, Philip Roth fait avec ce roman une magnifique composition d’intelligence, d’érotisme et de désolation.

Dans Némésis (nouvelle fenêtre) paru en 2010, il relate les ravages causés auprès de la jeunesse par la guerre en 1944, et une terrible épidémie de poliomyélite qui sévit à Newark et se propage.  Et il annonce que ce sera son ultime roman.

S’il adopte un ton caustique dans la première partie de son œuvre, il aura tendance à devenir plus contestataire, moins provocateur au fil de ses écrits.

Fin observateur de la société américaine et de ses travers, le natif de Newark avait été régulièrement pressenti pour le Nobel de littérature, sans jamais l’obtenir. Sa plume exigeante, sa lucidité implacable sur la bien-pensance de la société américaine, ses conformismes et préjugés ont valu à Philip Roth d’entrer en France, dans le collection de la Pléiade en 2017, temple sacré des virtuoses de la littérature, réparant ainsi l’affront de l’Académie Suédoise.

Voici quelques citations qui jalonnent ses œuvres :

Dans Complot contre l’Amérique :

Ne vient-il pas un temps dans la vie où le devoir est le plaisir, plutôt que le plaisir un devoir.

Dans La bête qui meurt

Le vrai écrivain n’est pas celui qui raconte des histoires, mais celui qui se raconte dans l’histoire. La sienne et celle, plus vaste du monde dans lequel il vit.

Le rabaissement

Ne vous battez pas contre vous-même. Il y a suffisamment de cruauté dans le monde

Indignation

N’attends pas que ta main soit froide pour donner

Un Homme

La paix intérieure vient de n’avoir personne à ses trousses, personne qui vous caricature, ou qui vous snobe ou qui vous méjuge.

Un autre nom à l’œuvre clairvoyante et puissante, Tom Wolfe, nous a lui aussi quitté le 10 mai 2018 à l’âge de 88 ans, nous laissant orphelins d’un autre  grand conteur de l’Amérique moderne.

Relisez : Le bucher des vanités (nouvelle fenêtre ) (1987) succès mondial qui dénonce les codes sociaux des États-Unis du XXe siècle. L’étoffe  des héros (nouvelle fenêtre) fresque sur fond de guerre froide avec les étoiles comme enjeu : 7 astronautes à la conquête du ciel. Moi, Charlotte Simmons (nouvelle fenêtre), avec une intrigue en milieu universitaire gangréné par le laxisme des profs et le matérialisme des étudiants.

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