La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, interrogations

8 Fév

Un soir venteux de janvier, les douze jurés du Prix des lecteurs de Levallois 2019 ont bravé le froid et la nuit pour se retrouver à La Médiathèque afin d’ y discuter des qualités et défauts de deux nouveaux romans historiques. Comme lors des premiers débats, la question de la recherche du parfait accord entre petite et grande Histoire était au cœur de la discussion, mais ce soir, style, trame romanesque et qualités littéraires ont particulièrement retenu l’attention de notre jury.

À peine sont-ils installés que livres, notes manuscrites, cahiers et forêts de post-its apparaissent !

L’Histoire, prétexte ou contexte ?

Quand la discussion commence, on s’amuse tout de suite du fait que les deux romans de la soirée se situent tous deux dans une période historique relativement récente, période que certains autour de la table ont vécue. D’autres en ont une connaissance livresque ou cinématographique mais tous, d’une façon ou d’une autre, s’en sont fait une idée…

Ainsi, si le premier livre réveille des souvenirs, il est aussi l’objet de grandes déceptions :

On ne perçoit ni l’idéologie, ni la motivation des gens, il manque les débats et les espoirs qui animaient les gens de cette époque.

Pour cette autre, c’est même complètement à côté. Plus modérés, certains trouvent que cela peut faire écho à l’actualité, mais ce parallèle n’en fait pas pour autant un roman historique. Loin de là… car on reproche alors à l’auteur de ne montrer la période historique qu’à travers un seul évènement.

C’est juste un fait divers. Une déambulation de personnages. D’ailleurs la partie historique s’arrête à la moitié du roman.

Pour une autre, c’est une histoire amoureuse où la période historique « n’est qu’un prétexte », ce qui fait « qu ‘on ne rentre pas dans le livre, c’est fouillis ». Car de la complexité de l’époque, il ne reste que le côté libération des mœurs, ce qui génère presque de la frustration : « on monte dans le train en marche… »

Ainsi les transports amoureux ne remportent pas l’adhésion du jury, ce qui nous amène à risquer un petit conseil aux auteurs de romans historiques s’ils lisent ces lignes : le désordre, même amoureux, nuit à la lecture 🙂 Aux dires de certains jurés, il en devient même rébarbatif :

C’était un pensum, je me suis beaucoup ennuyée.

Sentiment partagé par cette autre jurée qui, elle, a été très surprise : elle s’attendait à apprendre des choses, « à du très concret » mais « tout se focalise sur une histoire de baignoire ». Cet objet qui, pour beaucoup autour de la table, prend bien trop de place – et dans le roman et dans l’appartement du héros-, occupe soudain tout l’espace des conversations.

Si cette baignoire improbable a le mérite de délier les langues et de faire s’interroger et rire, dans le livre, elle ne réussit ni à donner du sens ni à convaincre, malgré une dimension fantasmée ou symbolique que ne manquent pas de relever les jurés. Et ce qui pourrait être une fantaisie un peu surréaliste et s’avérer très créatif en matière littéraire, ne convainc pas du tout. Au contraire, elle contribue à cette impression de « surrégime, du fond et de la forme » et de « recherche d’originalité à tout prix ». Ce qu’un juré résume en :

L’auteur en fait trop.

Une courageuse se fait alors l’avocat de la défense en évoquant les personnages, dont l’un sur lequel elle a « tout misé » et qui, selon elle, apporte de véritables  « moments de grâce » au roman. Hélas, cette jurée est la seule à avoir été transportée… Aussi à la question,

-Bon alors, est-ce que quelqu’un a aimé ?

un silence quasi-unanime suit.

Les critères d’un « bon » roman historique

Après une pause cacahuètes et jus d’orange, les discussions reprennent. Et ce soir, plus on décortique les livres, plus un périmètre de définition du roman historique se dessine, s’appuyant sur les qualités des livres lus mais aussi sur ce qui leur fait défaut.

Ainsi, outre la place essentielle de l’Histoire, on se préoccupe de la construction, de la trame, de l’équilibre des parties et de la mise en perspective : « décodage historico-politique » ou « hommage sans recul » ? Il sera aussi question du « sous-texte », cet art délicat de montrer sans dire tout en restant clair… D’après ce que l’on entend autour de la table, le premier livre contient trop de non-dits, ou de présupposés alors que le deuxième est « trop explicite et se lit trop facilement ». Ce qui se traduit par deux critiques aux allures de paradoxe :  « le fait de comprendre qu’un truc s’est passé mais je te le dis pas » et « on ne peut pas lire entre les lignes ».

Dès que le débat s’égare sur le fond (« est-ce qu’on devient zinzin dans un tel contexte, quel est l’implication des pays voisins dans le conflit… ») alors qu’on analyse la forme, un des jurés recentre le débat :

– On parle d’un livre tout de même !

Rappelés à l’ordre, les sourcils se froncent.

En terme littéraires c’est très pauvre.

Et les critiques de fuser : « trame romanesque légère, style simple voire simplet, tiède, bas de gamme…  » On compare même l’écriture à celle des SAS, (la fameuse série de romans d’espionnage écrite par Gérard de Villiers vendue à des millions d’exemplaires et très critiquée pour son uniformité d’intrigue et de style).

Face à l’accusation de « personnages caricaturaux et creux », on objecte :

-C’est peut-être voulu ? demande ce juré pour qui il s’agit davantage de personnages archétypaux que caricaturaux.

Mais il n’obtient pas gain de cause, se voyant contrer d’une « je doute fort que ce livre soit construit sur cette base » (hypothèse à vérifier auprès de l’auteur lors du salon ?)

On assiste alors à un petit débat sur le style auquel on reproche de « se lire trop bien ».  Au-delà de savoir « comment des éditeurs acceptent de publier ça », se pose alors la question de la facilité de lecture et de l’exigence du lecteur. Et si certains ont du mal à dire que « c’est mal écrit », ils n’ont pas pu pour autant « dépasser ce cap » et apprécier le fond, même si, grâce au point de vue alterné choisi par l’auteur, le roman a permis à certains de comprendre la nature d’un conflit très complexe.

Au fil de la soirée, il sera souvent question de la « vérité » : est-ce romancé, fantasmé, témoigné ? Pour s’en assurer, certains ont testé « l’appel à un ami », lequel a validé les infos. Enfant du pays et de cette époque, il avait « même l’air de trouver que c’était juste ».

Plusieurs jurés se sont renseignés sur Internet où ils ont pu trouver des explications. Et comprendre que si le livre n’était pas clair, c’est parce que tous les personnages de ce roman préexistaient dans un autre  livre de l’auteur.

Donc il y a une histoire avant l’histoire !

Avouez que pour un roman historique, c’est presque un comble !

La séance se termine sur un dilemme : doit-on voter pour le livre qui répond le plus à tous les critères même si il ne nous plait pas tant que ça ? Ce serait oublier une dimension importante, celle du plaisir de lecture.

Nos jurés repartent avec deux nouveaux livres :  « plus de pages, plus difficiles à lire » estiment certains en les feuilletant déjà. Car ils sont à la recherche du roman parfait, celui qui alliera au plaisir toutes les composantes d’un roman historique.

Précédemment dans Liseur : La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, interrogations

Publicités

3 Réponses to “La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, interrogations”

Trackbacks/Pingbacks

  1. La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, passions et contrastes | Liseur - 28 mars 2019

    […] dans Liseur : La saga du jury du Prix des Lecteurs de Premiers débats, Interrogations, […]

  2. La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, questionnements | Liseur - 28 mars 2019

    […] Précédemment dans Liseur : La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, top départ ; Premiers débats et Interrogations. […]

  3. La saga du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, questionnements | Liseur - 11 mars 2019

    […] Précédemment dans Liseur : La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, top départ ; Premiers débats et Interrogations. […]

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :