La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2019, passions et contrastes

28 Mar

Un soir pluvieux du mois de mars, douze vaillants jurés ont traversé la ville, bravant averses, vent et giboulées : sous leurs bras (et leurs parapluies ), deux nouveaux livres de la sélection. À l’image du temps orageux, les débats de la soirée ont été contrastés, tranchés, parfois extrêmes ou tempétueux, et comme toujours, passionnés.

De la passion

De passion, de souffle, d’émotion, d’intensité, il en vivement question dès le premier titre …  qui dès la couverture « attire l’œil ». La passion elle-même est au cœur de ce livre puisqu’il s’agit « du récit d’un passionné qui consacre son existence à entreprendre et poursuivre ce qu’il aime ». On entend ça et là qu’il y est question de quête de liberté, de famille, de prise de risque et des choses de la vie quotidienne…

Aurait-on trouvé la perle rare ? Pas si vite … car cette couverture alléchante « ne prépare en rien à la lecture ».

La première critique concerne la structure du roman : pourquoi ces premières pages avec un personnage qui introduit le récit avant de disparaître ? À quoi cela sert-il ? Si d’après cette lectrice, ce procédé inutile introduit une distance et essouffle le livre, d’autres parlent de « parenthèse de calme qui ouvre et ferme la narration », construite autour du cœur du texte, le récit d’une vie tumultueuse.  Cette technique pourrait même être une véritable mise en abime car au milieu du récit, le narrateur lui-même explique l’intérêt de ce procédé de narration, nous précise une jurée.

Une fois donnée cette potentielle justification du personnage prétexte, plusieurs jurés acquiescent, reconnaissant alors qu’ils étaient peut-être passés à côté de ce sous-texte et de l’intérêt de cette construction.

À cet instant, une caractéristique de ce jury 2019 se dessine nettement : ici, on aime comprendre, analyser, décortiquer la motivation de l’auteur, savoir ce que le livre veut dire et pourquoi il a été écrit. On cherche une dimension utilitariste : « c’est un livre pour faire passer un ensemble de connaissance », pour « faire découvrir un pays ». Ou encore « un parcours initiatique ». Quelle que soit sa fonction, divertir ou enseigner, très vite, on tombe tous d’accord : « ce roman est une œuvre très érudite ».

Il est parfait, il n’y a rien à dire.

Des émotions

Photo extraite du film « 12 homme en colère » de Sidney Lumet. Prod DB © United Artists / DR

Parfait, mais… Car vous vous en doutez, il y a un « mais ». Cette fois l’opposition est à chercher du côté de l’émotion. Car si tous les jurés sont à peu près d’accord pour dire que la qualité littéraire est là, que le livre se lit facilement, l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous. « C’est plat, plan plan, un peu scolaire même ». Les raisons de cette platitude sont à chercher du côté du style, du rythme peu accidenté et du ton toujours égal. Malgré les nombreuses remises en cause et nouveaux départs du héros, le livre manque de souffle de relief, d’épaisseur (au propre comme au figuré) et de vie. Et finalement, on reproche au héros de ne pas en être un, « on le cherche », dit même une jurée. Aux dires de certains, il resterait même un peu trop zen face aux évènements  : « rien ne l’empêche de dormir »… entend-on, calme olympien qui semble avoir déteint sur certains jurés que cette lecture n’a pas chamboulés.

Après ce petit détour par le caractère du héros, le débat s’égare alors du côté du fond : le théâtre, l’opéra, les choix d’existence des uns et des autres, l’amour, la vie comme elle va… Pour revenir au point de départ  : un livre positif qui se lit agréablement mais qui laisse froid.

Il est plat et manque de chair.

Gestes véhéments à l’appui, certains s’insurgent :

– Mais il y a des scènes hyper intenses ! dit cette lectrice qui confie être passée outre la platitude que d’autres ont vue dans le style, même si elle admet ensuite que c’est « l’histoire d’un aventurier tranquille en charentaises ».

Quant au ressenti une fois le livre fermé, il est très disparate : on va de l’indifférence à l’admiration ! « Une belle mare d’eau mais sans reflet ». On entend aussi les termes d’œuvre mineure, anodine, est-ce bien un roman d’ailleurs, s’interroge-t-on. Sur le fait qu’il soit historique, aucune unanimité. Pour certains, il n’y a aucune référence historique précise et cela aurait pu se passer n’importe où et n’importe quand alors que pour d’autres, le contexte justement est très précis : une bourgeoisie cultivée à une certaine époque, au moment où nait une certaine forme de théâtre et d’opéra. Pour d’autres encore, seule la fin du livre permet d’ancrer dans le temps ce que d’autres trouvent trop imprécis.

J’ai trouvé ça très moderne, pas de violence pas de haine, un récit très apaisé.

Malgré ces éloges, pour la majorité des jurés, le plaisir de lecture n’est pas là : il existe mais « sur le mode mineur ». Quant à savoir si ce roman pourrait être le lauréat du prix 2019, on s’accorde pour dire qu’il répond à certains des critères mais… « peut-être aurait-il dû être le double en nombres de pages ».

Des confrontations

Sur ces bons conseils à l’auteur, on passe au roman suivant qui déchaîne immédiatement des réactions intenses, voire épidermiques chez nos jurés : « ce n’est pas un roman et encore moins un roman historique ». C’est peut-être une chronique, un état d’âme, ou le récit d’une admiration mais ça n’en fait pas un roman. « Il y a un vague contexte mais ce n’est pas creusé ». « C’est de l’actualité ». Cette dernière remarque touche ici un des points épineux de la définition du roman historique : où s’arrête l’Histoire ? Où commence le roman historique ? Un contexte suffit-il à faire un roman historique ? L’Histoire très récente peut-elle être le cadre d’un tel roman ? Est-ce qu’à partir du moment où c’est « timé », on peut dire que c’est un roman historique ? Vaste sujet de discussion qui débouche sur cette question essentielle  :

Où met-on le curseur pour remettre le prix ?

Pourtant ce soir, le débat porte davantage sur la forme du texte que sur sa datation dans l’Histoire quoique le fait que ce soit de l’Histoire contemporaine, donc une période que tous autour de cette table ont vécu de près ou de loin, modifie les données, et en annihilant le recul, supprime cette mise en perspective que l’on attend d’un roman historique. Du coup, on plonge tête la première dans le contenu : comment réagir à une situation de crise, comment réussit-on à fonder une famille…

Photo extraite du film 1é hommes en colère de Sidney Lumet. Prod DB © United Artists / DR

Car ce roman, construit sur la juxtaposition d’un passé très récent et de souvenirs et témoignages anciens, divise la tablée par son sujet : certains s’irritent de voir comparés deux moments de l’Histoire incomparables en termes de drame humain ou d’importance, d’autres ont justement apprécié le parallèle avec une autre époque :

– C’est une confrontation, pas une comparaison.

– C’est une interrogation sur la transmission. La question est « qu’est ce qu’on fait des traces du passé ? »

– C’est une appréciation subjective de préoccupations actuelles.

Du côté du style, si certains y ont vu une « écriture de l’intime », d’autres l’ont trouvée « très basique », pas du tout académique. Mais très actuelle : « c’est comme ça qu’on écrit aujourd’hui ! » D’ailleurs, certains ont apprécié le style « très léger », qui se lit facilement, avec beaucoup d’humour : « je me suis identifiée », dit cette lectrice avec un sourire. Ou encore, « je me suis laissé porter ». « Ça m’a touchée », ajoute cette autre quand un juré a été intéressé par la mise en perpective de deux écritures d’époque différente. Dans la fougue des débats, on entend même des propos moins nuancés : « un style tiède », « une écriture de courrier du cœur »,  » de la revue hebdomadaire, pas de la littérature ». On va même jusqu’à affirmer que « ce n’est pas compliqué à écrire » et que « demain on peut tous écrire un livre comme ça » !

Vous l’aurez compris, la soirée a été mouvementée. Et après tant de passions et d’emportements dans un sens ou dans l’autre, on finit sur une question qui, à l’aube du vote et de la remise du Prix le dimanche 31 mars 2019, va devenir primordiale : comment choisir ?

Dans cette sélection, on a eu tellement de versions du roman historique  !

L’avenir proche dira comment les jurés ont résolu cette question 🙂

Précédemment dans Liseur : La saga du jury du Prix des Lecteurs de Premiers débats, Interrogations, Questionnements

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