La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2020 : discussions intenses

31 Jan

Au menu de la première réunion de l’année 2020 pour le jury du Prix des lecteurs de Levallois au début du mois de janvier, trois livres, des analyses qui s’affinent, des orientations qui se dessinent mais surtout des discussions intenses autour de la définition du roman historique, de la notion de genre, de l’importance de la vérité, du travail du romancier et de ce que l’on attend d’un roman pour qu’il puisse devenir lauréat du prix 2020.

Dès les premières minutes de la soirée, le premier livre se voit malmené :

Une écriture compliquée, une période passionnante mais je n’ai pas été emportée.

Des promesses non tenues

Si la jurée qui vient de parler reconnait que ce roman est nourri d’Histoire et très bien documenté, si elle y a découvert la violence insoupçonnée d’une époque ainsi qu’une hypothèque historique dont elle n’avait jamais eu vent jusque-là, la lecture de ce livre l’a finalement laissée indifférente. « Trop encyclopédique », entend-on en écho de l’autre côté de la table.

Jugement corroboré par cette autre jurée qui, quoique « bien partie pour aimer ce livre », n’y voit au final qu’un long article d’où émergent parfois de « petites anecdotes hyper bien écrites » mais « pas assez de roman, aucune intrigue, et trop peu de mystère » n’ont pas réussi à la passionner. « Ça manque de souffle ! » Trop déséquilibrée, la première partie parait lourde, ne rendant pas hommage au personnage historique central que finalement, on découvre assez peu.

-L’auteur aurait pu romancer un peu, ajouter une difficulté ! dit cette jurée qui regrette qu’à aucun moment, on ne s’interroge avec anxiété sur le fait de « savoir si le héros va y arriver ou pas ».

-Il y avait là un vrai sujet, une histoire captivante et plein de promesses mais hélas, l’auteur n’a pas réussi à concrétiser, confirme cette autre.

Assez critiqué, le style ne semble pas pouvoir contrecarrer l’absence de tension dramatique : malgré de nombreux dialogues, c’est « trop raconté, trop narré », on a le sentiment que « tout est dit » [comprendre : tout est expliqué), ce qui ne crée aucune empathie avec les personnages, même s’ils  sont particulièrement fouillés.  « Cela fait un style dont on n’a pas envie ».

-Pourtant la construction en 3 dimensions (passé, présent et presque-passé)  sort de l’alternance binaire vue dans les romans précédents, souligne un juré plutôt bienveillant sur ce roman.

Il n’est pas le seul car d’autres ont réussi à mettre le style de côté pour se projeter et plonger dans le récit, trouvant même la lecture facile et appréciant le plaisir d’apprendre grâce à ce roman. Mais comme conclut dit l’un d’entre eux en ouvrant le livre suivant, « des goûts et des couleurs… »

Un coup de cœur

Après cet accueil en demi-teinte, le deuxième titre déclenche quant à lui de vives réactions. Si certains cherchent encore le côté historique du livre, d’autres sont extrêmement enthousiastes :

C’est un gros coup de cœur ! Pour moi, ça ferait un beau Prix !

À ceux qui objectent alors qu’on ne trouve ni contexte, ni mise en perspective, ni radiographie d’une époque particulière, ni même aucun regard sociétal particulier, les partisans de ce roman répondent :  « inscription dans une période, portrait d’une société qui a existé et actes ou réactions qui datent d’eux-mêmes l’époque ».

Ainsi selon ce juré passionné, grâce à un sujet très contemporain, le livre réussit même la prouesse de parler du présent au passé, ce qui le rend très audacieux.

 Il nous fait avoir une connexion avec notre propre présent.

Si tous s’accordent alors sur le talent de l’auteur pour parler avec finesse d’un sujet délicat, si beaucoup on été émus par le sujet, « une vie triste, douloureuse, gâchée voire pathétique », si certains ont été totalement pris par le récit, la dimension historique trop peu présente dérange malgré tout : « il y en a si peu que cela pourrait se passer aujourd’hui ! »

Quant à l’écriture, elle agite la tablée tout autant que le sujet : « crue, directe, dure, vulgaire » – on entend même le mot de « voyeurisme »-, mais aussi « sensible et étonnement pudique à certains moments, lumineuse quand il s’agit d’amour », peut-être à l’image des tourments intérieurs du personnage ? De même, le traitement « très fin » de tous les personnages secondaires et la composition en petits chapitres courts « comme des confessions chez le psy », contribuent à faire de ce livre l’un de ceux qui émeuvent. Mais serait-il pour autant un bon lauréat ? L’Histoire nous le dira…

La part de création du romancier

Le dernier roman de la soirée va apporter une nouvelle pierre au débat sur la définition du roman historique : qu’est-ce qui donne cette fameuse « dimension historique » ? Est-ce que le fait d’avoir un personnage historique et « réel » suffit ? Où se niche la fiction quand tout semble « vrai » ? Et de fil en aiguille, on en arrive à se demander quelle doit être la place de la vérité dans un roman historique.

Car avec ce troisième livre s’ouvrent de nouvelles interrogations, nées du fait que la période où il se déroule est très proche de nous et que certains autour de cette table l’ont même connue. Entre souvenirs, représentations personnelles, connaissances historiques et poids de personnages réels entrés dans l’Histoire par la grande porte, il semble parfois difficile de faire la part des choses et d’accepter les yeux fermés la part de fiction ajoutée par les romanciers. Car si imaginer l’état d’esprit d’un personnage historique fait partie du travail de création du romancier et reste sous sa « responsabilité », la difficulté ce soir semble être de convaincre les lecteurs que le portrait qu’il a choisi de faire d’une célébrité ne soit pas conforme à la légende, au fantasme ou à la « vérité » de chacun.  Ainsi, du « ça ne s’est pas du tout passé comme ça » au « pas crédible », il n’y a qu’un petit pas… au dessus d’une frontière bien ténue, celle de la « vérité historique ».

Il [l’auteur] s’écarte trop de la vérité, il peut tourner autour mais pour moi, ce n’est pas un roman historique !

Moins gênés par cette question de fidélité au réel, certains jurés ont été plus sensibles à ce processus de création littéraire, appréciant le travail de documentation et saluant l’imagination du romancier ainsi que la composition du roman en « une longue métaphore filée entre deux périodes et deux personnages historiques à deux siècles de distance ».

J’ai ressenti cette double référence. J’ai beaucoup aimé l’aspect fissuré du grand homme travaillé dans ce livre.

Si fissuré et parfois si peu glorieux qu’une jurée a même été déçue par ce héros de l’Histoire ! Mais les « adversaires » du livre trouvent qu’aucun personnage n’est assez fouillé et que l’on s’y retrouve vite perdu, en particulier si on ne connait ni les références ni les noms. Sur le plan du style, on retrouve les mêmes oppositions entre ceux qui l’ont trouvé « trop journalistique, irritant, répétitif, insupportable » et ceux qui l’ont trouvé « drôle, parfois truculent, très conforme à l’époque et au caractère du personnage ».

Après tous ces débats qui se déroulent dans l’écoute et la bonne humeur, la séance se termine sur un rapide vote à main levée : un titre se dégage, mais chez Liseur, on sait d’expérience que cela n’augure en rien du lauréat final. Car jusqu’à la dernière minute, tout peut basculer ! Ce qui est peut-être le propre de l’Histoire 🙂

Précédemment dans Liseur : La saga du jury du Prix des lecteurs de Levallois 2020, En route pour l’aventure, Rendez-vous avec la passion. 

La suite  : La saga du jury du Prix des lecteurs de Levallois 2020, dernières passes.

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