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Expo à voir d’urgence : « Les Hollandais à Paris » au Petit Palais

8 Mai

Profitez des jours fériés (et ou des ponts pour les chanceux 🙂 pour aller au Petit Palais  ! Il reste quelques jours pour y voir  l’exposition, Les Hollandais à Paris, dont le titre ne laisse pas assez présager la découverte fabuleuse que l’on y fait. On s’attend à voir des peintures intimistes ou des vanités à la facture virtuose, on se dit qu’on a déjà admiré le plus grandiose avec Vermeer l’année dernière, mais dès la porte franchie, on a le bonheur de parcourir près de deux siècles de peinture et de découvrir un formidable chassé-croisé d’influences, d’interactions et d’échanges artistiques mis en valeur dans une scénographie impeccable.

Il faut d’abord parler du lieu, le superbe Petit Palais, édifié par Charles Girault, qui forme avec le Grand Palais et le Pont Alexandre III, un ensemble conçu spécialement pour l’Exposition Universelle de 1900. Le simple fait d’entrer dans le bâtiment est déjà un plaisir puisque l’on accède à l’exposition temporaire en empruntant la longue galerie sud aux plafonds majestueux. Ensuite, dès l’entrée dans l’exposition, le ton est donné : élégant, lumineux, didactique et sans ostentation.

Une scénographie parfaite

Les salles se succèdent offrant au spectateur un parcours chronologique, mais aussi thématique, qui va de la fin du XVIIIe aux années 1940. Les tableaux, ni trop nombreux ni trop rares sont mis en valeur par la couleur des murs, dans des tons profonds qui changent dans chaque salle, offrant une atmosphère agrémentée parfois d’un décor architectural discret comme une verrière ou une rotonde.  Cette mise en scène sobre a l’élégance de servir d’écrin aux œuvres exposées et non de les écraser.

Rappelant que l’art est l’œuvre d’hommes et de femmes (bien qu’il n’y ait pas de représentante féminine dans les peintres choisis) soit d’individus aux parcours, caractères et sensibilités particuliers, chaque salle ouvre sur le portrait de l’artiste exposé dans celle-ci. Cette mise en perspective d’un visage, d’un homme et de son œuvre donne à l’exposition un caractère très humaniste, que l’on retrouve dans le choix des œuvres et dans la scénographie générale.

Une promenade en histoire de l’art

Comme son titre l’indique, le parti pris de l’exposition est de faire découvrir le travail de ces peintres hollandais venus à Paris pour y travailler, enrichir leur technique ou renouveler leur inspiration mais aussi de souligner le formidable jeu d’influences et d’interactions esthétiques entre les artistes.

Neuf peintres hollandais sont ainsi exposés : Gérard van Spaendonck pour la fin du XVIIIe et Ary Scheffer pour la génération romantique ; Jacob Maris, Johan Jongkind et Frederik Kaemmerer pour le milieu du XIXe siècle et enfin, George Breitner, Vincent van Gogh, Kees van Dongen et Piet Mondrian pour la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Leurs œuvres sont présentées aux côtés de celles d’artistes français contemporains comme Géricault, David, Corot, Millet, Boudin, Monet, Cézanne, Signac, Braque, Picasso… Extrait de la présentation sur le site du Petit Palais (nouvelle fenêtre)

L’exposition nous fait vivre un moment de l’histoire de l’art d’une richesse incroyable puisque la période voit naitre différents mouvements picturaux majeurs. On commence la visite avec des peintres de cour qui franchissent les épreuves de la Révolution sans trop de dommages aux côtés d’un David ou d’un Géricault, puis on admire ces peintures de fleurs qui sont autant des chefs d’œuvre de virtuosité que des démonstrations de symboles et de culture esthétique.

© Adagp, Paris 2018

Ensuite, à travers l’œuvre des ces artistes hollandais imprégnés de ce qui se fait dans le creuset d’art parisien et qui y apportent leur touche ou leur inspiration, on assiste à la naissance du paysage comme sujet pictural, d’abord réalisé en atelier puis en plein air. Petit à petit, de salle en salle, on suit les premiers frémissements de l’ impressionnisme, on côtoie l’école de Pont-Aven ou de Barbizon, on flirte avec le fauvisme et les nabis, on fait un détour vers l’art de l’affiche pour finir avec Piet Mondrian qui portera les expérimentations du cubisme jusqu’à une apogée quadrillée et colorée dont il fera sa signature.

Mon conseil : ne pas manquer un étonnant tableau de rochers de Fontainebleau qui devient quasi abstrait par son découpage et son cadrage.

Dans chaque salle, il est très intéressant de s’arrêter sur les tableaux mis en relation par les commissaires d’exposition, œuvres de peintres français, sources d’inspiration ou d’apprentissage pour les Hollandais, mais la juxtaposition s’avère souvent troublante d’hommages, d’échanges et d’enrichissements mutuels. Outre ce face à face balisé, chacun peut aussi faire son propre cheminement selon ses connaissances ou préférences, ainsi certains tableaux peuvent évoquer des Vuillard, des Bonnard ou des Klimt.

Dans ce foisonnement artistique et poreux où chacun s’enrichit de l’autre, il est amusant de constater comment le travail des artistes se transforme, emprunte, reproduit et sublime, puis diffuse de nouvelles manières de peindre d’un côté ou l’autre des frontières. Ainsi Van Gogh qui arrive avec les teintes brunes (celles de ses célèbres Mangeurs de pomme de terre (nouvelle fenêtre) conservés au musée Van Gogh d’Amsterdam) dans ses premiers paysages des toits de Paris  va petit à petit éclaircir ses ciels et sa palette pour finir du côté d’Arles avec les couleurs qu’on lui connait.

Une période fondatrice pour le marché de l’art

En sous-texte de l’histoire de la peinture, l’exposition montre aussi combien ces deux siècles sont un moment clé pour le commerce de l’art qui se développera dans les siècles à venir, puisque l’on y voit le système de reconnaissance et de validation des artistes évoluer, du Salon officiel en passant par celui des Refusés jusqu’à la naissance du marché de l’art tel que nous le connaissons. Au fil des salles, de petites toiles qui ne sont pas forcément les plus exceptionnelles en facture montrent cette transformation  : de l’art officiel et reconnu par le Salon, qui permettait d’obtenir des commandes, on passe aux premiers ateliers privés pour dames de bonne famille puis à ceux de certains artistes comme Jongking qui y exposait de jeunes peintres non validés par le Salon, jusque là seul maitre tout puissant de l’art officiel.

Mon conseil : ne pas manquer le petit tableau qui montre le fameux Salon officiel, un enchevêtrement presque kafkaien de tableaux couvrant du sol au plafond  la galerie du Louvre.

On voit ainsi se mettre en place un autre circuit de légitimation, qui rompt avec la rigueur et les tendances conservatrices du Salon et promeut de nouveaux acteurs, les marchands d’art dont le rôle deviendra majeur au XXe siècle, et dont Adolphe Goupil est un des premiers représentants.  Dans la salle consacrée à l’artiste Frederik Kaemmerer et aux autre artistes de la maison Goupil, on mesure la complexité de ce délicat équilibre entre art et commerce, avec une production artistique qui s’adapte  – voire crée -, le goût du jour, plait et se vend.

Après l’explosion de couleurs  de Van Dongen, l’exposition se termine avec une salle consacrée à Mondrian qui ayant découvert le cubisme (expérimenté puis délaissé par Picasso et Braque) choisira de le pousser à sa limite, en allant presque au delà de la décomposition cubiste pour finalement  l’épurer puis le colorer.

Mon conseil : le magnifique paysage de Cézanne, père du cubisme selon certains et le paysage des toits de Paris vus par une fenêtre de Mondrian à comparer avec la photo de cette même vue, qui donne un autre éclairage à ce que l’on connait généralement de Mondrian.

C’est à vous !

Il reste quelques jours (jusqu’au 12 mai ) pour aller visiter cette exposition au Petit Palais : ne la manquez pas ! Pour préparer ou prolonger votre visite :

La billetterie sur le site du Petit Palais (nouvelle fenêtre)

Le catalogue de l’exposition Les Hollandais à Paris (bientôt disponible à La Médiathèque)

L’émission La dispute du 21/02/2018 (nouvelle fenêtre) consacrée à l’exposition.

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En passant

Un brin de muguet pour le 1er mai

1 Mai

Le Muguet

Un bouquet de muguet,
Deux bouquets de muguet,
Au guet ! Au guet !
Mes amis, il m’en souviendrait,
Chaque printemps au premier mai.
Trois bouquets de muguet,
Gai ! gai !
Au premier mai,
Franc bouquet de muguet.

Robert Desnos (1900-1945)

Bonus pour ceux qui s’interrogent sur la tradition du 1er mai : l’article 1er mai fête ce qu’il te plait (nouvelle fenêtre) sur le blog B.R.E.F

La saga du Prix des lecteurs de Levallois 2018 : ultime rencontre

21 Mar

De mémoire de jury, dimanche 11 mars 2018 restera un jour inoubliable : réunis dans la salle des mariages de l’Hôtel de ville, douze jurés attentifs et passionnés ont suivi la remise du Prix des lecteurs de Levallois, aboutissement et fruit de la mission collective à laquelle ils ont participé tout l’hiver. Lors de cette cérémonie de récompense, le nom de la lauréate a été dévoilé par Didier Decoin, président de la 7ème édition du Salon du Roman Historique de Levallois : Véronique Mougin pour son roman, Où passe l’aiguille, publié aux éditions Grasset.

Mais revenons sur les minutes qui ont précédé ce moment historique…  La salle comble bruisse d’impatience quand la journaliste Karine Papillaud ouvre la séance. Sophie Perrusson, directrice adjointe de l’Action culturelle de la Ville, rappelle alors l’objectif du Prix : soutenir la création et encourager l’œuvre d’un jeune auteur. Puis elle explique le rôle de La Médiathèque dans la conduite de ce 7ème Prix des Lecteurs de Levallois et dans l’accompagnement du jury tout au long de l’année. Les jurés opinent quand la difficulté de leur mission est soulignée :

Cette année encore, c’était un véritable challenge, neuf romans en lice, tous de très grande qualité.

La parole est aux nominés

Karine Papillaud invite ensuite les auteurs à monter sur scène, afin que chacun dise quelques mots de son roman, sa démarche ou son sujet. À peine installés, l’ambiance est détendue, presque bon enfant, la journaliste mettant à l’aise les écrivains, dont on imagine tout de même que sous leurs airs sereins, ils sont un peu tendus.

Précisons en effet qu’à ce moment-là, le suspense est entier car à part quelques happy fews dans la salle (dont font partie nos douze jurés), aucun des nominés ne sait qui va être couronné dans quelques minutes. !

Le premier à se présenter est Sébastien Spitzer pour Ces rêves qu’on piétine, qu’il décrit comme « une tentative de comprendre l’incompréhensible ». Soulignant ce qui avait été remarqué et déterminant lors des débats de nos jurés, il explique qu’il a construit ce récit en trois temps mêlés systématiquement, offrant ainsi les portraits croisés de trois personnages. En lice pour son roman Le bon cœur, Michel Bernard explique que Jeanne d’Arc, son héroïne, « le personnage le plus documenté de l’histoire du moyen- âge », reste néanmoins un personnage qui fait peur et provoque beaucoup de résistances, malgré la grande actualité de ses combats.

Vient le tour de la future lauréate, Véronique Mougin, qui raconte la genèse de Où passe l’aiguille :  la vie de son cousin, dont « le parcours est une histoire très forte et très romanesque » et qui lui a donné envie d’en faire un roman. « Une histoire épatante à raconter, avec une double dimension » qui l’a conduite à faire le « travail que font tous les auteurs » : recherches, travail d’archives et enregistrement du témoignage de ce cousin avec 12 carnets de notes remplis en trois jours…

Pour Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus a été intéressée par le contexte : en plein cœur de l’utopie soixanthuitarde dans ces jours de mai 1968 où tout peut basculer, son roman raconte une journée particulière dans un grand palace parisien où les employés ont pris le pouvoir alors que doit avoir lieu un fameux déjeuner de prix littéraire…

Pour Wilfried N’Sondé dans Un océan, deux mers, trois continents , tout est parti d’un personnage réel du XVIIe qui l’a fasciné : « un périple fondamentalement romanesque, une belle aventure, des faits qui méritaient d’être racontés ». Vient ensuite Alexis Ragougneau, intéressé par les « jeux de masques » des mois troubles de l’épuration, et qui définit son roman Niels comme une enquête dans le Paris littéraire de l’époque, à la frontière de la réalité et de la fiction. Pour Michèle Audin, le sujet de La commune s’est presque imposé par son paradoxe : « c’est une période très intéressante avec des gens qui n’ont pas d’histoire et qui ont fait l’Histoire ». Elle sourit en ajoutant qu’en faire un sujet de roman montre que « la littérature est utile », ce que personne ne niera aujourd’hui ! On termine cette présentation avec Sébastien Rutès dont le roman La vespasienne fait pincer le nez quand il explique qu’il y a mis en scène un héros qui « unit le sublime et l’abject »et dont les pratiques particulières (le héros est adepte du soupisme) deviennent une métaphore au fil du livre…

Le moment crucial

Puis tous les auteurs regagnent leur place. Montent alors sur scène Didier Decoin, Sophie Perrusson et Stéphane Decreps, Adjoint au Maire à la culture, ainsi que la représentante du jury. De par ses fonctions à l’Académie Goncourt, Didier Decoin, qui a lu tous les romans candidats, connait bien la difficulté de choisir un seul lauréat parmi plusieurs excellents titres et avoue en riant s’être « régalé à tous les lire parce qu’il savait qu’il  n’aurait pas à choisir. À chaque fois c’est un supplice ! »

Phrase qui fait écho aux cas de conscience de nos jurés le jour du vote… comme vous avez pu le lire dans le précédent épisode de cette saga.

C’est au président que revient l’honneur de proclamer le lauréat. Il laisse planer le suspense :

C’est une lauréate,  Et elle faisait partie de ma sélection finale…

À l’annonce de son nom, Véronique Mougin se lève sous les applaudissements et rejoint la scène. Après l’avoir félicitée, Didier Decoin dit combien ce livre l’a touché :

Un livre tonique, appartenant à la littérature de l’aurore : ces livres qui commencent dans la nuit et finissent dans la lumière.

Souriante et émue, Véronique Mougin remercie à son tour, faisant remarquer en souriant que c’est « l’histoire d’un cancre qui est récompensé à travers elle ». Elle se dit donc très heureuse pour celui qui a inspiré ce roman, qui n’a jamais voulu être témoin et lui a, selon ses mots,  « réservé son témoignage ». « Il avait envie de mettre quelque part ses morts », dit-elle dans une délicate formule. Grâce à ce livre, les voici à présent entrés en littérature avec ce bel hommage romanesque.

Puis, à la façon de son héros qui sait manier l’humour dans les moments dramatiques, elle enchaîne dans un éclat de rire en confiant qu’elle est ravie, car outre ce Prix des Lecteurs, elle a aussi gagné un sac à main, enjeu du pari fait avec son cousin sur l’issue de la sélection de son roman pour ce prix.

Stephane Decreps remet ensuite le prix au nom de So Ouest, partenaire du Salon, de la Ville et du Maire qui a rejoint la scène. C’est ensuite au tour de la représentante des jurés de parler de l’aventure de ce jury 2018dont vous avez suivi les coulisses sur Liseur :

C’était en effet un supplice de devoir choisir dans cette excellente sélection, confirme-t-elle en regardant Didier Decoin.

Elle s’amuse de la quantité majoritaire des femmes dans ce jury, « mais où sont les lecteurs de Levallois ? » demande-t-elle en se tournant vers la salle, qui se met à rire, déjà conquise par son enthousiasme. Elle évoque ensuite les réunions, ces moments uniques de partage, vante les débats passionnés et parle de ce qui l’a motivée à participer à ce jury  :

la joie de découvrir des livres que l’on n’aurait pas forcément lus, de partager avec d’autres lecteurs, de pouvoir exprimer ses ressentis de lecture, de réfléchir sur ce que l’on attend d’un roman historique et de rencontrer les auteurs !

Après un tel éloge, nul doute que beaucoup de candidats se présenteront pour le jury 2019 !

Fierté et remerciements

Après un dernier moment de photos et de félicitations, la cérémonie s’achève sur des applaudissements. Notre jury se sépare, fier de son œuvre : le prix des Lecteurs de Levallois 2018 a été remis, mettant un point final à l’aventure de nos douze intrépides jurés. Tandis qu’ils s’éloignent, on peut les entendre échanger, rire et rediscuter de leurs favoris. On entend même ça et là des projets de continuer à échanger autour de leurs lectures. Et c’est l’esprit serein qu’ils se dirigent vers leurs auteurs… sans nul doute pour les remercier pour le plaisir qu’ils ont eu à lire leurs romans et leur dire de vive voix toute leur admiration.

Car, si au soir de ce 11 mars 2018, il n’y a qu’un seul roman gagnant, il y a neuf romans ex-aequo dans l’enthousiasme, l’engagement, le plaisir et les passions qu’ils ont suscités au sein du jury.

Toutes nos félicitations et notre admiration vont évidemment à Véronique Mougin ainsi qu’aux huit autres romanciers sélectionnés : grâce à eux tous, nous avons vécu des moments historiques et mémorables avec les jurés 2018.

Pour finir, nous adressons un immense merci à ce jury, qui, comme ceux des précédentes années, nous a émerveillés par son envie de découvrir, de comprendre, d’analyser et mais aussi par sa générosité, sa complicité, sa sincérité et sa totale implication en littérature.

Comme le veut la tradition de cette saga du Prix des lecteurs de Levallois, le mot de la fin revient aux jurés. Voici ce qu’ils avaient dit, il y a quelques mois, du roman primé :

Un roman à tiroirs, une ode aux personnages, un livre qui transporte !

Liseur remercie tout particulièrement les 12 jurés 2018 pour leur participation active à la réalisation et à la production de la saison 4 de la Saga du Jury du Prix des Lecteurs de Levallois  : inspiration, mise en scène, dialogues, décors et costumes 🙂

Bonus : l’intégrale de la Saga du Prix des Lecteurs de Levallois (saisons 2015, 2016, 2017 et 2018) disponible sur Liseur 🙂

Super Bonus : pour revivre ce moment de pur bonheur, le film de la remise du Prix des lecteurs de Levallois réalisé par Bulles de culture !

Pour voir toutes les photos (sur Flicker-nouvelle fenêtre) de cette belle journée  !

La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018 : le grand soir

10 Mar

Ces deux dernières semaines, notre jury a été bien occupé : deux réunions, trois derniers livres à lire (si ce n’était déjà fait), un classement de favoris à préparer, des hésitations, des relectures…  deux tours de vote et un lauréat !

Fin février, une avant-dernière séance était consacrée aux trois derniers livres de la sélection. Comme toujours, beaucoup de passion, d’implication et d’émotion. Les débats ont été vifs et les questions qui s’étaient posées sur les précédents romans sont revenues : sujet, composition, intrigue, personnages, style…

Trois derniers livres en débat

Nos jurés retrouvent cette difficulté récurrente apparue lors des précédents débats : comment dissocier le sujet de la façon dont l’auteur le traite ? Mais les critères se sont affinés au fil des séances et l’Histoire fait son grand retour dans les discussions après avoir parfois été noyée dans la petite.

On est vraiment dedans, on vit les évènements. Il y a une très grande implication dans l’Histoire !

« Mais qu’a voulu dire l’auteur ? » est une question qui revient elle-aussi.  On parle alors de second degré, de projet et de parti pris de l’écrivain. On évoque les anti-héros et la façon dont un roman peut rendre compte de petites choses infiniment prosaïques mais qui sont, elles aussi, significatives d’une époque, comme le font d’autres récits par le biais de grands évènements plus glorieux. Par des personnages inattendus et peu attirants, s’offre ainsi un autre regard sur l’époque.

« C’est l’originalité du livre que de montrer l’homme dans sa bassesse », dit une jurée.

Mais face à ces héros peu recommandables voire repoussants, il y a aussi les charismatiques, les monuments  d’histoire et les personnages mythiques que le romancier arrive à rendre humain : ceux qui portent des légendes, ceux qui ont pu être récupérés au fil du temps selon les sensibilités ou ceux dont on découvre  l’étonnante destinée…

On évoque le style : « simple, facile à lire, très subtil, évocateur ».

L’écriture est très bienveillante, droite et calme. Chaque mot est pesé. Tout ça, ça coule !

On y a même fait des découvertes inattendues : de la poésie, des alexandrins, une narration à l’imparfait, une absence totale de dialogues, ou encore une construction fractale.

Les bonheurs de la sélection

Mardi 6 mars 2018 marque une étape clé dans le processus qui conduit nos jurés de l’envoi de leur candidature en septembre dernier au podium de dimanche 11 mars prochain !

Chacun s’installe, documents et livres devant lui. On voit ça et là  des cahiers, des notes, des grilles et des tableaux.

La discussion commence, rapide, synthétique, sans grand entrain. Nos jurés semblent se retenir, comme s’ils gardaient leurs forces de conviction et de persuasion pour plus tard. Car sous les crânes, les jeux sont faits : chacun a en tête son lauréat, son éventuel challenger et son titre de repli, au cas où…

Puis les langues se délient. On entend des louanges : « C’est une œuvre ! D’une histoire qui fait une demi page, l’auteur en a fait un roman ». Ou encore, « l’auteur arrive à faire d’un manuel d’histoire un page turner ! Même si on connait la fin, ce qu’il en fait est passionnant. C’est une vision originale d’une époque, par petites touches, on ressent l’ambiance. J’ai été emballé même si au début je n’étais pas tenté . »

Au fil des titres, les premiers pronostics tombent : « Ce ne sera pas celui-là de toutes façons, il sort trop du contexte. Il sera dans les trois premiers ! C’est celui qui risque de gagner… C’est le mieux écrit, il devrait l’emporter. »

On entend des cris du cœur :

– Moi, c’est mon numéro 1 !

– Mais il ne faut pas le dire avant le vote, proteste une jurée.

La noble tâche du juré

En tant que jury, on a une responsabilité qui est de donner du plaisir au futur lecteur.

Sur ces mots, le vote peut commencer  : pendant la distribution des bulletins, on plaisante, on rit.  Les visages redeviennent sérieux quand il s’agit d’y écrire le titre et l’auteur de son favori. Puis l’un derrière l’autre, non sans un certain formalisme, chaque juré dépose son papier rose dans l’urne.

Pendant le dépouillement fait à voix haute, le silence se fait. Les visages sourient, intrigués pendant que les noms s’égrènent. Deux titres se dégagent : les jurés discutent, se concertent avec leur voisins de table, certains sourient, confiants et soulagés, tandis que d’autres semblent déçus.

Comme le précédent, le deuxième tour s’annonce serré. Une petite pause permet de se dégourdir les jambes, de discuter, de faire des alliances, peut-être de tenter de convaincre ceux qui hésitent, ceux dont le favori n’a pas passé la barre…

Une ultime discussion s’engage pour défendre les qualités du roman que l’on souhaite voir couronné parmi les deux finalistes. Et chacun de renchérir sur « pourquoi celui-là plutôt que l’autre ? » Si pour certains, le choix est évident, d’autres hésitent.

Plusieurs blocs s’opposent autour de la table : les partisans du plaisir avant tout, les défenseurs de la place de l’Histoire, ceux qui ne jurent que par la proximité avec le lecteur, ceux qui veulent apprendre des choses,  les adeptes du coup de cœur, ceux qui doutent, ceux qui se heurtent au paradoxe : « c’est un très bon roman mais il ne m’a pas du tout plu ». Et ceux qui pensent à leur réputation : « on va se faire taper dessus  ! »

Bigarrée et fascinante, une palette de modes d’approches et de critères de décision se dessine. Toujours courtoises, les discussions deviennent plus vives. Des petits groupes se constituent par affinité. On s’affronte aimablement de part et d’autre de la table. Face à des arguments  de construction et de point de vue, on invoque le point E du lecteur, celui de l’émotion : celle que l’on ressent pour les personnages, celle qui « rend le livre captivant », celle qui « emporte et transcende ».

C’est formidable d’être ému à la lecture !

Poussant les jurés dans leurs retranchements, certains se font alors les avocats du diable, défendant les thèses les plus extrêmes… « Mais parle-t-on vraiment de l’Histoire dans  celui-là ? »  Les autres ne se laissent pas faire. L’un tranche :

Dans une vitrine de libraire, je sais lequel je choisirai !

Alors en leur âme et conscience, il est temps de voter. Défilant devant l’urne, les mines se font solennelles. L’instant est d’importance. Quand les bâtons commencent à s’aligner en face des candidats, tous les visages sont tournés vers le tableau.

Un vainqueur se dégage, applaudissements, sourires. Certains sont enchantés, d’autres un peu moins, mais le fair-play et la bonne humeur sont de mise, comme depuis le début de l’aventure de ce jury 2018.

Réunis ensuite autour d’un verre pour fêter la victoire, les jurés parlent du choix qui vient d’être fait et s’en félicitent. Puis on se sépare en promettant de ne rien révéler d’ici dimanche prochain. (N’essayez même pas : nos jurés sont incorruptibles !)

Comme toujours,  le mot de la fin revient à nos jurés qui soulignent la difficulté de choisir tant la qualité de tous les livres de la sélection était grande :

C’est une chance de tomber sur ces livres-là. C’est un bonheur mais ce n’est pas toujours facile de choisir.

BONUS : la vidéo qui vous permet de vivre cette soirée avec les jurés  !

 

Précédemment dans Liseur :  La saga du prix des lecteurs de Levallois 2018, contrastes et stratégies.

La saga du jury du Prix des lecteurs de Levallois 2018, le fond et la forme

27 Fév

La date approche !  À moins d’un mois du Salon du Roman Historique de Levallois, nos vaillants jurés se sont réunis une nouvelle fois à la mi-février : au menu de la soirée, trois livres, soit près de 800 pages… Passionnée et riche comme les précédentes, cette troisième réunion a permis de parler fond, forme, sujet, époque, contexte et de redessiner ainsi les contours et les critères d’évaluation d’un roman historique … Bref de commencer à penser au vote final.

Satisfait ou pas, telle est la question

Le premier livre abordé évoque la question des attentes du lecteur et le difficile écart entre celles-ci et leur satisfaction. Écart qui, quand il est trop grand, produit de l’insatisfaction, voire de la déception chez nos jurés.

Je m’attendais à être immergée dans la vie d’un personnage et ce n’est pas du tout ça. Je n’ai rien trouvé de ce que j’attendais. Je pensais que la place de l’Histoire serait plus importante…

Petite frustration qui pour certains a été compensée par d’autres découvertes : « j’ai trouvé mon compte dans la description des rapports humains » ou une « lecture facile qui permet de rencontrer tous les grands auteurs de la littérature ».

Ainsi des attentes de chacun, on dérive vers la « finalité » du livre : satisfaire, contenter, rassasier une soif particulière – de connaissance ou d’émotions -, provoquer une réaction, remettre en question, apporter des réponses, donner un nouvel éclairage ou tout simplement faire passer un bon moment au lecteur.

-Et si c’était tout ça à la fois ?

Mais dans ce cas, « quelle doit être la part du plaisir de lecture », se demande t-on implicitement autour de la table.  Car au-delà des « j’ai aimé-pas aimé, j’ai adoré ou j’ai été transportée » (notez à nouveau le vocabulaire), l’effet provoqué par la lecture peut-il être l’élément principal d’appréciation ?

Autrement dit, quid de ces romans dont le sujet rebute ? Car, quand l’époque ou le thème sont difficiles et que l’auteur réussit à nous faire hérisser le poil en décrivant l’insoutenable, n’est-ce pas un indicateur de son talent  ? N’est-ce pas aussi signifiant et indice de qualité littéraire de parvenir à choyer son lecteur pendant 200 pages ?

La difficile question du sujet

C’est la partie sombre qu’on remue.

Car oui, comme nos jurés l’ont déjà expérimenté depuis le début de leur aventure commune, deux des romans ce soir ont à nouveau pour point commun de se dérouler, en partie ou en totalité, sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Et de se focaliser sur les parties obscures, peu glorieuses, éprouvantes ou particulièrement atroces de cette époque.

C’est une période d’une complexité incroyable et on a des angles encore différents avec ces livres…

Bel éloge de la richesse des approches de chaque auteur qui éclaire en même temps la notion de point de vue… Mais pour le moment, on revient sur cette convergence étonnante dans le choix de la période 39-45 comme contexte et sujet de presque 50% des romans de la sélection 2018. Et sans qu’il soit réellement possible d’y répondre, la première question qui vient aux lèvres est  : pourquoi cette prééminence ? Est-ce représentatif des publications des deux dernières rentrées littéraires  ? Et pourquoi maintenant, en 2017-2018 ?

-Moi je sature sur la guerre, dit une jurée dépitée.

On cite alors une sélection antérieure que le hasard des inspirations propres à chaque auteur avait fait se concentrer sur la figure du père.

-Mais j’aurais préféré moi ! s’exclame cette même jurée.

Puis on se demande si ce n’est pas « conjoncturel » :

-On en parle maintenant parce que nous, les enfants de ceux qui l’ont vécu, on a envie de savoir.

-Avec le temps, on assume [l’Histoire].

Et imaginant que cette soif de connaissance et de « vérité »  est ce qui a pu motiver les auteurs aussi, on envisage de l’évoquer avec eux lors du Salon.

La question qui suit reste en lien avec la précédente :

-Au fait, quel est le sujet ? Est-ce l’époque, l’histoire d’un pays, celle d’un homme, d’un métier, de la littérature  ?

Après un silence général, une réponse tombe :

 Parfois il y a plusieurs sujets. Deux thèmes qui s’entremêlent.

Mais à voir les têtes de nos jurés, cette réponse n’aide pas…

L’Histoire dans l’histoire

Ces remarques ramènent néanmoins à la question de la place de l’Histoire dans le roman, qui, à l’unanimité, est un critère déterminant. Car nous l’avons vu, quand la partie historique manque ou semble trop faible, nos jurés le remarquent immédiatement. Ainsi,  sur ce point précis, l’un des romans, pourtant accueilli avec louanges, ne convainc pas.

L’Histoire n’est pas l’objet du roman. Elle est en touches, en décor, mais il n’y en a pas assez. Il manque quelque chose.

Cela n’empêche pas de remarquer que l’auteur a fait un énorme travail de recherche, mais les termes « toile de fond », « superficiel »  et « décor » reviennent à plusieurs reprises pour ce titre.

« Jury room » couverture de la revue The Saturday Evening Post de février 1959

Une jurée intervient :

-Je voudrais poser une question : en fait, je le trouve presque hors sujet…Doit-on …?

-Pourquoi hors sujet ? la coupe une autre. Il y a quand même six chapitres historiques [cette lectrice les a en effet comptés, nous l’apprendrons un peu plus tard] et je trouve qu’il est aussi historique que d’autres de la sélection.

Sous-entendu « aussi peu » ?

-C’est de l’histoire culturelle, tente l’un conciliant.

-Oui, mais ce n’est qu’un contexte. Il y a quelques évènements, mais il n’y a rien, aucune analyse, aucun recul ou mise en perspective.

-Alors, il faut tenir compte du pourcentage et de l’influence du contexte historique par rapport à l’histoire qu’on est en train de lire, reformule la jurée qui s’interrogeait, cherchant un repère de notation fiable pour son futur vote.

La question de la forme

On s’est jusqu’à présent beaucoup attaché au sujet qui nous gênait aux entournures, mais on ne s’est pas vraiment penché sur la forme ni sur la construction.

En effet, n’est-ce pas là où l’on pourrait trouver des éléments moins subjectifs à travers une singularité, une voix littéraire particulière ?

-On ne peut pas aimer un livre sans aimer le sujet, affirme immédiatement un juré.

-Je ne suis pas d’accord, rétorque aussitôt un autre en brandissant un des ouvrages de la soirée. Le style fait beaucoup et ici, je bloque sur le style.

Les débats sont lancés : « ciselé, fluide, puissant, enlevé, plein d’humour, pudique », mais aussi « inégal, chaotique ou elliptique », selon les livres, les adjectifs se superposent pour évoquer la langue et la matière du récit.

Puis on parle construction : si certains s’y attachent peu, d’autres ont apprécié le tissage plus ou moins réussi du passé et du présent, quand d’autres  mesurent les choses littéraires de façon algébrique. Levant la main pour avoir la parole, l’une explique alors sa méthode : elle a dénombré et classé tous les chapitres du livre, recensant ainsi 6 d’entre eux pour la Grande Histoire distillés dans une alternance régulière au fil des autres. Il serait amusant de demander à l’auteur si il a pensé les choses de façon aussi mathématique.

D’autres remarquent que la composition générale du livre semble s’aligner sur le sujet : « une construction qui reflète assez bien le comportement des personnages et de l’époque ».

Mais ce qui est roman à tiroirs pour l’un est qualifié de chaotique pour l’autre.

On en arrive alors aux « points de vue », ce choix fait par chaque auteur pour organiser son récit en offrant une porte d’entrée particulière dans l’histoire qu’il veut raconter  : soit en se faisant la voix d’un personnage qui vit lui-même ce qui arrive (et dans ce cas, le choix de tel ou tel personnage n’est pas anodin), soit en écrivant comme une sorte de témoin impartial qui observerait les gestes et les dialogues, soit encore en utilisant un narrateur qui en saurait plus que les personnages…

Et comme les romanciers ne sont pas à cours d’imagination pour captiver leurs lecteurs, ils varient les points de vue, les « astuces » et les genres de récit au sein d’un même roman.

On a le pile et puis hop le face ! Dans ces coupures très courtes, on entend une autre voix.

Ainsi un des romans alterne des avis divergents, des « bouffées d’oxygène qui précisent ou éclairent », ce que certains jurés trouvent astucieux alors que d’autres trouvent que cela casse le rythme. De même l’imbrication d’autres styles littéraires en cours de récit surprend, séduit ou agace  : « la technique du journal est trop artificielle », regrette l’un. Tout comme dans cet autre roman, ces morceaux de dialogues de théâtre avec didascalies sonnent incongrus pour les uns ou cohérents pour les autres.

Il est aussi question des personnages forts, incarnés, bien caractérisés, de ceux auxquels on s’attache, de ceux qui évoluent au fil de l’histoire.

J’ai adoré tout le monde ! J’ai tourné les pages pour les suivre…

Et cette jurée de citer tous les noms, les prénoms avec enthousiasme … Mais il y a aussi les autres : ces personnages sombres, complexes, « pas très nets », ceux que l’on aime moins, qui irritent, ceux qui se questionnent et dérangent.

Je n’arrive pas à les comprendre…

L’inépuisable « Qu’aurais-je fait moi ? » s’invite alors dans la discussion, nous faisant à nouveau sortir de la forme pour replonger dans le fond…

Après remise de deux autres livres, la séance s’achève. Le jury se disperse , par petites grappes, et les discussions se prolongent. On entend ça et là des rires et des questionnements sur la suite du process de jury

Et finalement quand la porte se referme sur les jurés, on se dit que peut-être  ce n’est « que cela », un roman historique :  une combinaison complexe de fond et de forme, une construction, un style et un point de vue 🙂 Ce qui en fait, pour reprendre les mots d’une des jurés (tradition oblige*), quelque chose d’unique

d’où l’on ressort en se disant : il y a du bon en l’homme !

* citation volontairement extraite de son contexte.

À suivre prochainement sur Liseur. Précédemment, la saga du jury du Prix des Lecteurs 2018 : contrastes et stratégies.

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