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La saga du Prix des lecteurs de Levallois 2018 : ultime rencontre

21 Mar

De mémoire de jury, dimanche 11 mars 2018 restera un jour inoubliable : réunis dans la salle des mariages de l’Hôtel de ville, douze jurés attentifs et passionnés ont suivi la remise du Prix des lecteurs de Levallois, aboutissement et fruit de la mission collective à laquelle ils ont participé tout l’hiver. Lors de cette cérémonie de récompense, le nom de la lauréate a été dévoilé par Didier Decoin, président de la 7ème édition du Salon du Roman Historique de Levallois : Véronique Mougin pour son roman, Où passe l’aiguille, publié aux éditions Grasset.

Mais revenons sur les minutes qui ont précédé ce moment historique…  La salle comble bruisse d’impatience quand la journaliste Karine Papillaud ouvre la séance. Sophie Perrusson, directrice adjointe de l’Action culturelle de la Ville, rappelle alors l’objectif du Prix : soutenir la création et encourager l’œuvre d’un jeune auteur. Puis elle explique le rôle de La Médiathèque dans la conduite de ce 7ème Prix des Lecteurs de Levallois et dans l’accompagnement du jury tout au long de l’année. Les jurés opinent quand la difficulté de leur mission est soulignée :

Cette année encore, c’était un véritable challenge, neuf romans en lice, tous de très grande qualité.

La parole est aux nominés

Karine Papillaud invite ensuite les auteurs à monter sur scène, afin que chacun dise quelques mots de son roman, sa démarche ou son sujet. À peine installés, l’ambiance est détendue, presque bon enfant, la journaliste mettant à l’aise les écrivains, dont on imagine tout de même que sous leurs airs sereins, ils sont un peu tendus.

Précisons en effet qu’à ce moment-là, le suspense est entier car à part quelques happy fews dans la salle (dont font partie nos douze jurés), aucun des nominés ne sait qui va être couronné dans quelques minutes. !

Le premier à se présenter est Sébastien Spitzer pour Ces rêves qu’on piétine, qu’il décrit comme « une tentative de comprendre l’incompréhensible ». Soulignant ce qui avait été remarqué et déterminant lors des débats de nos jurés, il explique qu’il a construit ce récit en trois temps mêlés systématiquement, offrant ainsi les portraits croisés de trois personnages. En lice pour son roman Le bon cœur, Michel Bernard explique que Jeanne d’Arc, son héroïne, « le personnage le plus documenté de l’histoire du moyen- âge », reste néanmoins un personnage qui fait peur et provoque beaucoup de résistances, malgré la grande actualité de ses combats.

Vient le tour de la future lauréate, Véronique Mougin, qui raconte la genèse de Où passe l’aiguille :  la vie de son cousin, dont « le parcours est une histoire très forte et très romanesque » et qui lui a donné envie d’en faire un roman. « Une histoire épatante à raconter, avec une double dimension » qui l’a conduite à faire le « travail que font tous les auteurs » : recherches, travail d’archives et enregistrement du témoignage de ce cousin avec 12 carnets de notes remplis en trois jours…

Pour Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus a été intéressée par le contexte : en plein cœur de l’utopie soixanthuitarde dans ces jours de mai 1968 où tout peut basculer, son roman raconte une journée particulière dans un grand palace parisien où les employés ont pris le pouvoir alors que doit avoir lieu un fameux déjeuner de prix littéraire…

Pour Wilfried N’Sondé dans Un océan, deux mers, trois continents , tout est parti d’un personnage réel du XVIIe qui l’a fasciné : « un périple fondamentalement romanesque, une belle aventure, des faits qui méritaient d’être racontés ». Vient ensuite Alexis Ragougneau, intéressé par les « jeux de masques » des mois troubles de l’épuration, et qui définit son roman Niels comme une enquête dans le Paris littéraire de l’époque, à la frontière de la réalité et de la fiction. Pour Michèle Audin, le sujet de La commune s’est presque imposé par son paradoxe : « c’est une période très intéressante avec des gens qui n’ont pas d’histoire et qui ont fait l’Histoire ». Elle sourit en ajoutant qu’en faire un sujet de roman montre que « la littérature est utile », ce que personne ne niera aujourd’hui ! On termine cette présentation avec Sébastien Rutès dont le roman La vespasienne fait pincer le nez quand il explique qu’il y a mis en scène un héros qui « unit le sublime et l’abject »et dont les pratiques particulières (le héros est adepte du soupisme) deviennent une métaphore au fil du livre…

Le moment crucial

Puis tous les auteurs regagnent leur place. Montent alors sur scène Didier Decoin, Sophie Perrusson et Stéphane Decreps, Adjoint au Maire à la culture, ainsi que la représentante du jury. De par ses fonctions à l’Académie Goncourt, Didier Decoin, qui a lu tous les romans candidats, connait bien la difficulté de choisir un seul lauréat parmi plusieurs excellents titres et avoue en riant s’être « régalé à tous les lire parce qu’il savait qu’il  n’aurait pas à choisir. À chaque fois c’est un supplice ! »

Phrase qui fait écho aux cas de conscience de nos jurés le jour du vote… comme vous avez pu le lire dans le précédent épisode de cette saga.

C’est au président que revient l’honneur de proclamer le lauréat. Il laisse planer le suspense :

C’est une lauréate,  Et elle faisait partie de ma sélection finale…

À l’annonce de son nom, Véronique Mougin se lève sous les applaudissements et rejoint la scène. Après l’avoir félicitée, Didier Decoin dit combien ce livre l’a touché :

Un livre tonique, appartenant à la littérature de l’aurore : ces livres qui commencent dans la nuit et finissent dans la lumière.

Souriante et émue, Véronique Mougin remercie à son tour, faisant remarquer en souriant que c’est « l’histoire d’un cancre qui est récompensé à travers elle ». Elle se dit donc très heureuse pour celui qui a inspiré ce roman, qui n’a jamais voulu être témoin et lui a, selon ses mots,  « réservé son témoignage ». « Il avait envie de mettre quelque part ses morts », dit-elle dans une délicate formule. Grâce à ce livre, les voici à présent entrés en littérature avec ce bel hommage romanesque.

Puis, à la façon de son héros qui sait manier l’humour dans les moments dramatiques, elle enchaîne dans un éclat de rire en confiant qu’elle est ravie, car outre ce Prix des Lecteurs, elle a aussi gagné un sac à main, enjeu du pari fait avec son cousin sur l’issue de la sélection de son roman pour ce prix.

Stephane Decreps remet ensuite le prix au nom de So Ouest, partenaire du Salon, de la Ville et du Maire qui a rejoint la scène. C’est ensuite au tour de la représentante des jurés de parler de l’aventure de ce jury 2018dont vous avez suivi les coulisses sur Liseur :

C’était en effet un supplice de devoir choisir dans cette excellente sélection, confirme-t-elle en regardant Didier Decoin.

Elle s’amuse de la quantité majoritaire des femmes dans ce jury, « mais où sont les lecteurs de Levallois ? » demande-t-elle en se tournant vers la salle, qui se met à rire, déjà conquise par son enthousiasme. Elle évoque ensuite les réunions, ces moments uniques de partage, vante les débats passionnés et parle de ce qui l’a motivée à participer à ce jury  :

la joie de découvrir des livres que l’on n’aurait pas forcément lus, de partager avec d’autres lecteurs, de pouvoir exprimer ses ressentis de lecture, de réfléchir sur ce que l’on attend d’un roman historique et de rencontrer les auteurs !

Après un tel éloge, nul doute que beaucoup de candidats se présenteront pour le jury 2019 !

Fierté et remerciements

Après un dernier moment de photos et de félicitations, la cérémonie s’achève sur des applaudissements. Notre jury se sépare, fier de son œuvre : le prix des Lecteurs de Levallois 2018 a été remis, mettant un point final à l’aventure de nos douze intrépides jurés. Tandis qu’ils s’éloignent, on peut les entendre échanger, rire et rediscuter de leurs favoris. On entend même ça et là des projets de continuer à échanger autour de leurs lectures. Et c’est l’esprit serein qu’ils se dirigent vers leurs auteurs… sans nul doute pour les remercier pour le plaisir qu’ils ont eu à lire leurs romans et leur dire de vive voix toute leur admiration.

Car, si au soir de ce 11 mars 2018, il n’y a qu’un seul roman gagnant, il y a neuf romans ex-aequo dans l’enthousiasme, l’engagement, le plaisir et les passions qu’ils ont suscités au sein du jury.

Toutes nos félicitations et notre admiration vont évidemment à Véronique Mougin ainsi qu’aux huit autres romanciers sélectionnés : grâce à eux tous, nous avons vécu des moments historiques et mémorables avec les jurés 2018.

Pour finir, nous adressons un immense merci à ce jury, qui, comme ceux des précédentes années, nous a émerveillés par son envie de découvrir, de comprendre, d’analyser et mais aussi par sa générosité, sa complicité, sa sincérité et sa totale implication en littérature.

Comme le veut la tradition de cette saga du Prix des lecteurs de Levallois, le mot de la fin revient aux jurés. Voici ce qu’ils avaient dit, il y a quelques mois, du roman primé :

Un roman à tiroirs, une ode aux personnages, un livre qui transporte !

Liseur remercie tout particulièrement les 12 jurés 2018 pour leur participation active à la réalisation et à la production de la saison 4 de la Saga du Jury du Prix des Lecteurs de Levallois  : inspiration, mise en scène, dialogues, décors et costumes 🙂

Bonus : l’intégrale de la Saga du Prix des Lecteurs de Levallois (saisons 2015, 2016, 2017 et 2018) disponible sur Liseur 🙂

Super Bonus : pour revivre ce moment de pur bonheur, le film de la remise du Prix des lecteurs de Levallois réalisé par Bulles de culture !

Pour voir toutes les photos (sur Flicker-nouvelle fenêtre) de cette belle journée  !

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La saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018 : le grand soir

10 Mar

Ces deux dernières semaines, notre jury a été bien occupé : deux réunions, trois derniers livres à lire (si ce n’était déjà fait), un classement de favoris à préparer, des hésitations, des relectures…  deux tours de vote et un lauréat !

Fin février, une avant-dernière séance était consacrée aux trois derniers livres de la sélection. Comme toujours, beaucoup de passion, d’implication et d’émotion. Les débats ont été vifs et les questions qui s’étaient posées sur les précédents romans sont revenues : sujet, composition, intrigue, personnages, style…

Trois derniers livres en débat

Nos jurés retrouvent cette difficulté récurrente apparue lors des précédents débats : comment dissocier le sujet de la façon dont l’auteur le traite ? Mais les critères se sont affinés au fil des séances et l’Histoire fait son grand retour dans les discussions après avoir parfois été noyée dans la petite.

On est vraiment dedans, on vit les évènements. Il y a une très grande implication dans l’Histoire !

« Mais qu’a voulu dire l’auteur ? » est une question qui revient elle-aussi.  On parle alors de second degré, de projet et de parti pris de l’écrivain. On évoque les anti-héros et la façon dont un roman peut rendre compte de petites choses infiniment prosaïques mais qui sont, elles aussi, significatives d’une époque, comme le font d’autres récits par le biais de grands évènements plus glorieux. Par des personnages inattendus et peu attirants, s’offre ainsi un autre regard sur l’époque.

« C’est l’originalité du livre que de montrer l’homme dans sa bassesse », dit une jurée.

Mais face à ces héros peu recommandables voire repoussants, il y a aussi les charismatiques, les monuments  d’histoire et les personnages mythiques que le romancier arrive à rendre humain : ceux qui portent des légendes, ceux qui ont pu être récupérés au fil du temps selon les sensibilités ou ceux dont on découvre  l’étonnante destinée…

On évoque le style : « simple, facile à lire, très subtil, évocateur ».

L’écriture est très bienveillante, droite et calme. Chaque mot est pesé. Tout ça, ça coule !

On y a même fait des découvertes inattendues : de la poésie, des alexandrins, une narration à l’imparfait, une absence totale de dialogues, ou encore une construction fractale.

Les bonheurs de la sélection

Mardi 6 mars 2018 marque une étape clé dans le processus qui conduit nos jurés de l’envoi de leur candidature en septembre dernier au podium de dimanche 11 mars prochain !

Chacun s’installe, documents et livres devant lui. On voit ça et là  des cahiers, des notes, des grilles et des tableaux.

La discussion commence, rapide, synthétique, sans grand entrain. Nos jurés semblent se retenir, comme s’ils gardaient leurs forces de conviction et de persuasion pour plus tard. Car sous les crânes, les jeux sont faits : chacun a en tête son lauréat, son éventuel challenger et son titre de repli, au cas où…

Puis les langues se délient. On entend des louanges : « C’est une œuvre ! D’une histoire qui fait une demi page, l’auteur en a fait un roman ». Ou encore, « l’auteur arrive à faire d’un manuel d’histoire un page turner ! Même si on connait la fin, ce qu’il en fait est passionnant. C’est une vision originale d’une époque, par petites touches, on ressent l’ambiance. J’ai été emballé même si au début je n’étais pas tenté . »

Au fil des titres, les premiers pronostics tombent : « Ce ne sera pas celui-là de toutes façons, il sort trop du contexte. Il sera dans les trois premiers ! C’est celui qui risque de gagner… C’est le mieux écrit, il devrait l’emporter. »

On entend des cris du cœur :

– Moi, c’est mon numéro 1 !

– Mais il ne faut pas le dire avant le vote, proteste une jurée.

La noble tâche du juré

En tant que jury, on a une responsabilité qui est de donner du plaisir au futur lecteur.

Sur ces mots, le vote peut commencer  : pendant la distribution des bulletins, on plaisante, on rit.  Les visages redeviennent sérieux quand il s’agit d’y écrire le titre et l’auteur de son favori. Puis l’un derrière l’autre, non sans un certain formalisme, chaque juré dépose son papier rose dans l’urne.

Pendant le dépouillement fait à voix haute, le silence se fait. Les visages sourient, intrigués pendant que les noms s’égrènent. Deux titres se dégagent : les jurés discutent, se concertent avec leur voisins de table, certains sourient, confiants et soulagés, tandis que d’autres semblent déçus.

Comme le précédent, le deuxième tour s’annonce serré. Une petite pause permet de se dégourdir les jambes, de discuter, de faire des alliances, peut-être de tenter de convaincre ceux qui hésitent, ceux dont le favori n’a pas passé la barre…

Une ultime discussion s’engage pour défendre les qualités du roman que l’on souhaite voir couronné parmi les deux finalistes. Et chacun de renchérir sur « pourquoi celui-là plutôt que l’autre ? » Si pour certains, le choix est évident, d’autres hésitent.

Plusieurs blocs s’opposent autour de la table : les partisans du plaisir avant tout, les défenseurs de la place de l’Histoire, ceux qui ne jurent que par la proximité avec le lecteur, ceux qui veulent apprendre des choses,  les adeptes du coup de cœur, ceux qui doutent, ceux qui se heurtent au paradoxe : « c’est un très bon roman mais il ne m’a pas du tout plu ». Et ceux qui pensent à leur réputation : « on va se faire taper dessus  ! »

Bigarrée et fascinante, une palette de modes d’approches et de critères de décision se dessine. Toujours courtoises, les discussions deviennent plus vives. Des petits groupes se constituent par affinité. On s’affronte aimablement de part et d’autre de la table. Face à des arguments  de construction et de point de vue, on invoque le point E du lecteur, celui de l’émotion : celle que l’on ressent pour les personnages, celle qui « rend le livre captivant », celle qui « emporte et transcende ».

C’est formidable d’être ému à la lecture !

Poussant les jurés dans leurs retranchements, certains se font alors les avocats du diable, défendant les thèses les plus extrêmes… « Mais parle-t-on vraiment de l’Histoire dans  celui-là ? »  Les autres ne se laissent pas faire. L’un tranche :

Dans une vitrine de libraire, je sais lequel je choisirai !

Alors en leur âme et conscience, il est temps de voter. Défilant devant l’urne, les mines se font solennelles. L’instant est d’importance. Quand les bâtons commencent à s’aligner en face des candidats, tous les visages sont tournés vers le tableau.

Un vainqueur se dégage, applaudissements, sourires. Certains sont enchantés, d’autres un peu moins, mais le fair-play et la bonne humeur sont de mise, comme depuis le début de l’aventure de ce jury 2018.

Réunis ensuite autour d’un verre pour fêter la victoire, les jurés parlent du choix qui vient d’être fait et s’en félicitent. Puis on se sépare en promettant de ne rien révéler d’ici dimanche prochain. (N’essayez même pas : nos jurés sont incorruptibles !)

Comme toujours,  le mot de la fin revient à nos jurés qui soulignent la difficulté de choisir tant la qualité de tous les livres de la sélection était grande :

C’est une chance de tomber sur ces livres-là. C’est un bonheur mais ce n’est pas toujours facile de choisir.

BONUS : la vidéo qui vous permet de vivre cette soirée avec les jurés  !

 

Précédemment dans Liseur :  La saga du prix des lecteurs de Levallois 2018, contrastes et stratégies.

La saga du jury du Prix des lecteurs de Levallois 2018, le fond et la forme

27 Fév

La date approche !  À moins d’un mois du Salon du Roman Historique de Levallois, nos vaillants jurés se sont réunis une nouvelle fois à la mi-février : au menu de la soirée, trois livres, soit près de 800 pages… Passionnée et riche comme les précédentes, cette troisième réunion a permis de parler fond, forme, sujet, époque, contexte et de redessiner ainsi les contours et les critères d’évaluation d’un roman historique … Bref de commencer à penser au vote final.

Satisfait ou pas, telle est la question

Le premier livre abordé évoque la question des attentes du lecteur et le difficile écart entre celles-ci et leur satisfaction. Écart qui, quand il est trop grand, produit de l’insatisfaction, voire de la déception chez nos jurés.

Je m’attendais à être immergée dans la vie d’un personnage et ce n’est pas du tout ça. Je n’ai rien trouvé de ce que j’attendais. Je pensais que la place de l’Histoire serait plus importante…

Petite frustration qui pour certains a été compensée par d’autres découvertes : « j’ai trouvé mon compte dans la description des rapports humains » ou une « lecture facile qui permet de rencontrer tous les grands auteurs de la littérature ».

Ainsi des attentes de chacun, on dérive vers la « finalité » du livre : satisfaire, contenter, rassasier une soif particulière – de connaissance ou d’émotions -, provoquer une réaction, remettre en question, apporter des réponses, donner un nouvel éclairage ou tout simplement faire passer un bon moment au lecteur.

-Et si c’était tout ça à la fois ?

Mais dans ce cas, « quelle doit être la part du plaisir de lecture », se demande t-on implicitement autour de la table.  Car au-delà des « j’ai aimé-pas aimé, j’ai adoré ou j’ai été transportée » (notez à nouveau le vocabulaire), l’effet provoqué par la lecture peut-il être l’élément principal d’appréciation ?

Autrement dit, quid de ces romans dont le sujet rebute ? Car, quand l’époque ou le thème sont difficiles et que l’auteur réussit à nous faire hérisser le poil en décrivant l’insoutenable, n’est-ce pas un indicateur de son talent  ? N’est-ce pas aussi signifiant et indice de qualité littéraire de parvenir à choyer son lecteur pendant 200 pages ?

La difficile question du sujet

C’est la partie sombre qu’on remue.

Car oui, comme nos jurés l’ont déjà expérimenté depuis le début de leur aventure commune, deux des romans ce soir ont à nouveau pour point commun de se dérouler, en partie ou en totalité, sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Et de se focaliser sur les parties obscures, peu glorieuses, éprouvantes ou particulièrement atroces de cette époque.

C’est une période d’une complexité incroyable et on a des angles encore différents avec ces livres…

Bel éloge de la richesse des approches de chaque auteur qui éclaire en même temps la notion de point de vue… Mais pour le moment, on revient sur cette convergence étonnante dans le choix de la période 39-45 comme contexte et sujet de presque 50% des romans de la sélection 2018. Et sans qu’il soit réellement possible d’y répondre, la première question qui vient aux lèvres est  : pourquoi cette prééminence ? Est-ce représentatif des publications des deux dernières rentrées littéraires  ? Et pourquoi maintenant, en 2017-2018 ?

-Moi je sature sur la guerre, dit une jurée dépitée.

On cite alors une sélection antérieure que le hasard des inspirations propres à chaque auteur avait fait se concentrer sur la figure du père.

-Mais j’aurais préféré moi ! s’exclame cette même jurée.

Puis on se demande si ce n’est pas « conjoncturel » :

-On en parle maintenant parce que nous, les enfants de ceux qui l’ont vécu, on a envie de savoir.

-Avec le temps, on assume [l’Histoire].

Et imaginant que cette soif de connaissance et de « vérité »  est ce qui a pu motiver les auteurs aussi, on envisage de l’évoquer avec eux lors du Salon.

La question qui suit reste en lien avec la précédente :

-Au fait, quel est le sujet ? Est-ce l’époque, l’histoire d’un pays, celle d’un homme, d’un métier, de la littérature  ?

Après un silence général, une réponse tombe :

 Parfois il y a plusieurs sujets. Deux thèmes qui s’entremêlent.

Mais à voir les têtes de nos jurés, cette réponse n’aide pas…

L’Histoire dans l’histoire

Ces remarques ramènent néanmoins à la question de la place de l’Histoire dans le roman, qui, à l’unanimité, est un critère déterminant. Car nous l’avons vu, quand la partie historique manque ou semble trop faible, nos jurés le remarquent immédiatement. Ainsi,  sur ce point précis, l’un des romans, pourtant accueilli avec louanges, ne convainc pas.

L’Histoire n’est pas l’objet du roman. Elle est en touches, en décor, mais il n’y en a pas assez. Il manque quelque chose.

Cela n’empêche pas de remarquer que l’auteur a fait un énorme travail de recherche, mais les termes « toile de fond », « superficiel »  et « décor » reviennent à plusieurs reprises pour ce titre.

« Jury room » couverture de la revue The Saturday Evening Post de février 1959

Une jurée intervient :

-Je voudrais poser une question : en fait, je le trouve presque hors sujet…Doit-on …?

-Pourquoi hors sujet ? la coupe une autre. Il y a quand même six chapitres historiques [cette lectrice les a en effet comptés, nous l’apprendrons un peu plus tard] et je trouve qu’il est aussi historique que d’autres de la sélection.

Sous-entendu « aussi peu » ?

-C’est de l’histoire culturelle, tente l’un conciliant.

-Oui, mais ce n’est qu’un contexte. Il y a quelques évènements, mais il n’y a rien, aucune analyse, aucun recul ou mise en perspective.

-Alors, il faut tenir compte du pourcentage et de l’influence du contexte historique par rapport à l’histoire qu’on est en train de lire, reformule la jurée qui s’interrogeait, cherchant un repère de notation fiable pour son futur vote.

La question de la forme

On s’est jusqu’à présent beaucoup attaché au sujet qui nous gênait aux entournures, mais on ne s’est pas vraiment penché sur la forme ni sur la construction.

En effet, n’est-ce pas là où l’on pourrait trouver des éléments moins subjectifs à travers une singularité, une voix littéraire particulière ?

-On ne peut pas aimer un livre sans aimer le sujet, affirme immédiatement un juré.

-Je ne suis pas d’accord, rétorque aussitôt un autre en brandissant un des ouvrages de la soirée. Le style fait beaucoup et ici, je bloque sur le style.

Les débats sont lancés : « ciselé, fluide, puissant, enlevé, plein d’humour, pudique », mais aussi « inégal, chaotique ou elliptique », selon les livres, les adjectifs se superposent pour évoquer la langue et la matière du récit.

Puis on parle construction : si certains s’y attachent peu, d’autres ont apprécié le tissage plus ou moins réussi du passé et du présent, quand d’autres  mesurent les choses littéraires de façon algébrique. Levant la main pour avoir la parole, l’une explique alors sa méthode : elle a dénombré et classé tous les chapitres du livre, recensant ainsi 6 d’entre eux pour la Grande Histoire distillés dans une alternance régulière au fil des autres. Il serait amusant de demander à l’auteur si il a pensé les choses de façon aussi mathématique.

D’autres remarquent que la composition générale du livre semble s’aligner sur le sujet : « une construction qui reflète assez bien le comportement des personnages et de l’époque ».

Mais ce qui est roman à tiroirs pour l’un est qualifié de chaotique pour l’autre.

On en arrive alors aux « points de vue », ce choix fait par chaque auteur pour organiser son récit en offrant une porte d’entrée particulière dans l’histoire qu’il veut raconter  : soit en se faisant la voix d’un personnage qui vit lui-même ce qui arrive (et dans ce cas, le choix de tel ou tel personnage n’est pas anodin), soit en écrivant comme une sorte de témoin impartial qui observerait les gestes et les dialogues, soit encore en utilisant un narrateur qui en saurait plus que les personnages…

Et comme les romanciers ne sont pas à cours d’imagination pour captiver leurs lecteurs, ils varient les points de vue, les « astuces » et les genres de récit au sein d’un même roman.

On a le pile et puis hop le face ! Dans ces coupures très courtes, on entend une autre voix.

Ainsi un des romans alterne des avis divergents, des « bouffées d’oxygène qui précisent ou éclairent », ce que certains jurés trouvent astucieux alors que d’autres trouvent que cela casse le rythme. De même l’imbrication d’autres styles littéraires en cours de récit surprend, séduit ou agace  : « la technique du journal est trop artificielle », regrette l’un. Tout comme dans cet autre roman, ces morceaux de dialogues de théâtre avec didascalies sonnent incongrus pour les uns ou cohérents pour les autres.

Il est aussi question des personnages forts, incarnés, bien caractérisés, de ceux auxquels on s’attache, de ceux qui évoluent au fil de l’histoire.

J’ai adoré tout le monde ! J’ai tourné les pages pour les suivre…

Et cette jurée de citer tous les noms, les prénoms avec enthousiasme … Mais il y a aussi les autres : ces personnages sombres, complexes, « pas très nets », ceux que l’on aime moins, qui irritent, ceux qui se questionnent et dérangent.

Je n’arrive pas à les comprendre…

L’inépuisable « Qu’aurais-je fait moi ? » s’invite alors dans la discussion, nous faisant à nouveau sortir de la forme pour replonger dans le fond…

Après remise de deux autres livres, la séance s’achève. Le jury se disperse , par petites grappes, et les discussions se prolongent. On entend ça et là des rires et des questionnements sur la suite du process de jury

Et finalement quand la porte se referme sur les jurés, on se dit que peut-être  ce n’est « que cela », un roman historique :  une combinaison complexe de fond et de forme, une construction, un style et un point de vue 🙂 Ce qui en fait, pour reprendre les mots d’une des jurés (tradition oblige*), quelque chose d’unique

d’où l’on ressort en se disant : il y a du bon en l’homme !

* citation volontairement extraite de son contexte.

À suivre prochainement sur Liseur. Précédemment, la saga du jury du Prix des Lecteurs 2018 : contrastes et stratégies.

La saga du Prix des Lecteurs de Levallois 2018 : contrastes et stratégies

8 Fév

Entre sapin, paillettes, cadeaux, bûches et bonnes résolutions, ils ont trouvé le temps de lire et d’être prêts pour la deuxième réunion du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018 qui s’est tenue à La Médiathèque tout début janvier : dans une ambiance détendue, deux livres ont été passés au crible des débats par notre douzaine de vaillants jurés. Au menu de cette soirée, contrastes, stratégies et plaisir…

À peine nommé, le premier livre candidat fait baisser les têtes de toute la tablée. Chacun feuillette ses notes, les regards se cherchent, des sourires amusés apparaissent.

– Qui se lance ? demande-t-on devant le petit silence vaguement gêné qui s’installe.

–  Pas sur celui-là, moi, merci, se défausse poliment l’une en passant son tour.

Des expériences contrastées

Une des jurées finit par lever la main. Elle annonce tout de suite la couleur « je vais être très désagréable, mais après ça ira… », ce qui déclenche des murmures amusés autour d’elle. Car pour cette jurée, ce qui s’est passé avec ce livre ne lui est arrivé que rarement dans sa vie de lectrice.

Je crois que c’est le 3ème pire livre de ma vie. J’ai détesté. Illisible, aucun fil conducteur, espace temps incompréhensible, côté intrigue, y’a rien, on ne sait pas qui c’est, trop de détails, trop de personnages… On est perdu !

Avis tranché, mais vite rejoint par plusieurs autres jurés qui opinent de concert…

– C’est rassurant de savoir qu’on n’est pas tout seul (NDLR : à savoir qu’on a séché sur ce bouquin).

À nouveau, une grande  partie du jury acquiesce, démontrant ainsi le pouvoir insoupçonné de la littérature en matière de cohésion de groupe, tandis qu’une autre jurée renchérit, faisant presque un mea culpa.

– Ça a été pour moi une torture de comprendre …

Non seulement le roman, à priori resté assez confus, mais aussi le fait de l’avoir détesté… Car cette jurée n’imaginait pas un jour pouvoir être si critique envers un livre, et le … détester ! Ainsi à son grand désespoir, avec cet ouvrage, elle s’est retrouvée face à un dilemme auquel elle pensait échapper : d’un côté, son refus de penser que l’on puisse détester un livre, fruit respectable du travail d’un auteur, et de l’autre, un roman illisible, même avec tout son respect pour les auteurs, la Littérature et le travail littéraire en général  ! Comme vous l’aurez compris, cette découverte fut un vrai déchirement.

– Est-ce que vous n’avez pas été pris par les lieux, les personnages ? tente l’un.

– Comme j’aurais aimé, compatit cette autre jurée.

Mais face à ces avis quasi-unanimes, des voix s’élèvent : et là où l’une a tout de même repéré des choses positives, « on apprend des choses sur Paris »,  l’autre a adoré le style.

J’ai aimé la façon de mettre en mouvement. C’est vu de l’intérieur. je l’ai lu comme un documentaire et je ne me suis pas ennuyée à la lecture.

Des stratégies de lecture

Photographie extraite du film « Douze hommes en colère » de Sydney Lumet

Mais pour tous ceux qui ont eu du mal, il a fallu ruser… Conscients de l’importance de leur tache et refusant de baisser les bras devant l’obstacle, certains ont mis au point des techniques.

L’une explique qu’elle lit tous les livres de la sélection deux fois : une pour l’intrigue, une pour l’analyse. Mais pour ce livre, impossible !

Une autre a cherché à contourner la difficulté en tentant d’autres méthodes d’approches : soit en changeant de rythme, de temps, de lieu et même de porte d’entrée dans le roman !

J’ai arrêté, j’ai laissé reposé, je l’ai repris, j’ai réessayé, à un autre moment, autrement, j’ai recommencé au début, puis au milieu puis juste les 100 dernières pages.

Mais hélas, cette lectrice inventive n’a pu terminer le roman.

Une méthode empirique, et non validée par la Faculté de médecine, consiste à  ingérer des M&M’s en même temps que l’on lit. Testée par un seul membre du jury, elle permet visiblement d’aller au bout du livre. Mais outre l’abus de sucre et les caries potentielles, l’effet sur le plaisir de lecture s’avère nul, évoquant même le pensum de certaines lectures scolaires.

Il y a aussi la méthode dite conceptuelle, à savoir comprendre le projet de l’auteur. Sous entendu : essayer de trouver du sens à ce qui semble ne pas en avoir…  On parle alors d’expérimentation et de recherche littéraire, on évoque une appartenance à cet Ouvroir de Littérature Potentielle dont le seul nom ouvre des abîmes labyrinthiques de réflexions…

Là encore, les résultats de cette méthode sont mitigés. Car même si pour certains jurés, le projet de l’auteur éclaire l’œuvre, il n’en rend pas la lecture plus facile.

De l’approche par le projet, on peut aussi aborder le livre par la notion de défi :  au minimum le sien en tant que lecteur d’un livre aride mais aussi celui de l’auteur  : « il y a un  vrai parti pris dans ce livre », nous dit un juré. Et si cette construction déroutante, cette intrigue morcelée, ces personnages trop nombreux et le sentiment d’égarement du lecteur parmi eux étaient voulus ?

 Est ce qu’on peut imaginer un roman écrit par une foule, avec 60 ou 80 narrateurs différents ?

Vaste sujet qui, tout en ouvrant des horizons,  laisse perplexe… mais ne convainc pas.

Il y a enfin la méthode du contournement. Pour appréhender ce livre, d’autres jurés ont cherché du secours du côté des critiques de presse. En apprenant que le livre a eu de bons avis, certains ont tout de même des regrets :

– Oh mais je suis passée à côté alors ! Il faut le relire !

Yeux effarés autour de la table.

– Ah non ça je ne pourrais pas.

Soupirs… Et finalement parfois, projet ou pas projet littéraire, après tant d’efforts pour le lire et tant de frustrations à ne pas y parvenir, on en veut à l’auteur :

Je l’ai terminé mais je ne me suis jamais sentie intégrée, il fallait suivre, je n’ai pas senti qu’il faisait des efforts.

Alors on entend même ça et là des conseils :

– L’auteur a loupé quelques chose avec les mails, il y avait là une vraie matière, certes pas historique, mais au moins intéressant. [Sic]

– Oui, ça aurait pu créer une intrigue, une histoire.

– Un roman quoi ! résume un autre.

Du plaisir

Le deuxième livre de la soirée déchaine aussitôt louanges et mines réjouies.  Après l’incompréhension, légèreté et enthousiasme sont dans l’air.

Super thématique pour un roman, très drôle, très bien écrit, fluide, une très belle lecture, que des bonnes choses… Je trouvais génial le principe de se focaliser sur un lieu.

Si ce livre recueille plus d’éloges que son prédécesseur, ce parti pris ne fait pas tout à fait l’unanimité car d’autres lecteurs ont trouvé étouffant de rester dans un même lieu. « C’est un huis-clos ». D’autres y ont vu un vaudeville, ou au minimum une pièce de théâtre, avec une unité de temps-lieu-action, regrettant pourtant que le monde extérieur n’y apparaisse pas assez. Ainsi montrer l’Histoire et les évènements d’une époque par le petit bout de la lorgnette ne les a pas tous convaincus.

– Moi je ne l’ai ni aimé ni pas aimé, résume une jurée. Toutes les périodes historiques sont très effleurées. Je n’ai rien appris d’essentiel.

Sur le critère « historique », les avis se succèdent : un juré a aimé les petits allers-retours avec l’Histoire, l’autre l’a lu avec plaisir mais ça ne l’a pas « transcendé ».

Notez le vocabulaire : après l’aspect sacré de la littérature, on attend d’elle l’extase… Ainsi, amis auteurs, si vous lisez ces lignes,  voyez la noble tache qui vous incombe quand vous écrivez : car transcender c’est « élever au-dessus d’une région de la connaissance ou de la pensée après l’avoir traversée, et pénétrer dans une région supérieure » selon la définition du CNRTL.

Il est évident que sur ce titre, les avis sont unanimes quant à la fluidité et la facilité de lecture. On parle même de « coupe de champagne après toutes les duretés que l’on a lues » (tant en sujet qu’en forme) et on rend hommage à « l’effort de l’auteur pour que être accessible ».

– Un roman situé dans ma zone de confort, pas un grand roman, mais une lecture facile.

– Mais facile à lire ne veut pas dire facile à écrire, s’insurge une jurée. Il y a une construction très subtile. Et contrairement à ce que l’on croit, c’est extrêmement documenté.

– Et si on a commencé par l’autre [roman], ça repose.

On ne dira jamais assez  les effets bénéfiques de la lecture  🙂

Mise en abyme

Avant que s’achève la séance, on parle de ces ponts que l’on peut créer entre les livres de la sélection  : des personnages historiques qui, sans être des moteurs de la grande Histoire, apparaissent étonnamment dans plusieurs des livres, des thèmes communs bien sûr, mais aussi des auteurs, de l’édition et des prix littéraires qui y ont aussi une place, produisant soudain un effet de mise en abyme tout à fait littéraire.

La soirée finit avec un premier vote, qui pour le moment, conforte ce qui s’est entendu au fil des débats. Mais rien n’est acquis… Car comme l’a dit un des jurés, et pour rester fidèle à notre tradition *, la vraie question à se poser est :

Est-ce que ce livre mérite un prix littéraire ?

* La tradition de La saga du Prix des Lecteurs de Levallois veut que chaque épisode se termine par une phrase de juré (parfois extraite de son contexte :-))

Pour retrouver les précédents épisodes de la saga 2018, lire , La saga du Prix des Lecteurs de Levallois 2018, c’est parti et La saga du Prix des Lecteurs de Levallois 2018, premiers échanges

La saga du jury du Prix des lecteurs de Levallois 2018, premiers échanges

18 Déc

Un soir glacé de novembre, douze silhouettes, livres sous le bras, se hâtaient dans la nuit pour rejoindre La Médiathèque. Pas question de manquer la première « vraie » réunion du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018  ! Au programme de la soirée, deux romans, des discussions, de la passion, des réactions et un pan d’Histoire chargé.

Au début, la tablée est paisible. Presque trop. Certains feuillettent leurs notes, d’autres leurs livres, certains échangent avec leurs voisins de table. Après une rapide présentation du 1er roman de ce soir, la parole est donnée aux jurés. Tout d’abord c’est le silence… On entendrait presque les pages tourner 🙂

Puis une voix se fait entendre :

-Moi je ne l’ai pas fini…

Jolie façon de botter en touche, ennui mortel à la lecture ou justification pour n’avoir pas eu le temps  ? Peu importe, car les débats sont lancés. Si certains connaissent bien l’histoire de la période couverte par ce roman, d’autres n’avaient que peu de connaissances sur cette époque. « Je suis partie d’une page blanche », dit cette jurée pour expliquer qu’elle avait tout à y découvrir et a vu ses attentes satisfaites : elle a adoré. Un autre juré fait le rapprochement avec un roman de la sélection de l’an dernier, Les pêcheurs d’étoiles, où l’on retrouve en effet des similitudes d’époque, les Années folles, de lieu, Paris, et de héros, un poète.

Prises de position

-J’ai beaucoup aimé mais j’ai vraiment dû persister. C’est trop dense, je lisais, je relisais… Trop de noms, trop de détails, mais c’est aussi la qualité du livre.

-L’histoire est belle, c’était haletant, s’enthousiasme une autre. Et puis, je suis fascinée par les histoires d’amour. J’ai trouvé ce livre génial !

Photo extraite du film « Douze hommes en colère » de Sidney Lumet

Tous ne sont pas d’accord, loin de là.

-Je suis à l’opposé, s’exclame une autre jurée d’une voix tonique. J’ai détesté ! C’est rasoir au possible, des longueurs, des détails qui n’apportent rien, je me suis forcée à le lire et ça m’a confortée dans mon opinion : je n’aime pas le bonhomme, je ne l’aimais pas déjà avant. Je me suis vraiment forcée à le lire [le livre]. C’est vraiment le genre de roman que je déteste.

En entendant ces critiques assumées et légitimes (on est là aussi pour ne pas apprécier, c’est d’ailleurs ce qui permet de se confronter à des opinions contraires et de créer un débat où chaque opinion peut s’exprimer), une jurée intervient avec fougue, s’étonnant du fait que l’on puisse ici envisager de « descendre » un roman ou son auteur, comme il était écrit, sous forme de boutade, dans le précédent article de Liseur sur le jury avec ces mots « défendre ou descendre ». Car tous les auteurs sont admirables et leur travail respectable, explique en substance cette jurée. Sur ce point, tout le monde est d’accord, sinon, nous ne serions sans doute pas là un soir d’hiver glacial à parler roman. « Tous les avis ont le droit de cité autour de cette table : critiques, enthousiastes ou sans opinion 🙂 », rappelle une bibliothécaire.

Cette première mini-controverse démontre précisément ce qui fait et restera la richesse des échanges de ces réunions de jury :  la passion, l’engagement et la profonde implication de nos jurés. Mais cela rappelle aussi autre chose : rien n’est moins subjectif et polémique que la lecture et l’appréciation (ou non) d’un roman !

Essence du roman historique

D’autres avis, moins tranchés, se font ensuite entendre : « je suis entre les deux », ou encore « manque de rythme », « quatre parties dont deux où on reste dans rien », « 200 pages de trop » (sur un roman de 600), « un livre très léger qui demande d’aller se renseigner derrière si on veut apprendre quelque chose » , » j’ai passé mon temps à googliser pour savoir qui était qui… »,  « un roman qui ressemble un peu trop à une biographie », « une belle histoire d’amour mais très peu romancée ».

Voilà que nous entrons de plain pied dans l’essence même du genre « roman historique » avec des questions comme :  la frontière roman/biographie/document historique,  le délicat dosage entre fiction et documentation de ce type de roman, ou encore le fait d’apprendre directement ou, au contraire, d’ouvrir des portes qui pousseront à aller se documenter ailleurs, le tout étant à corréler avec les attentes personnelles du lecteur.

Bref un vrai casse tête que le cas du roman historique  🙂

Surtout quand il devient paradoxe :  « au début, j’ai plongé tout de suite, puis c’était un peu long. Et à la fin je l’ai refermé … et je me suis dit que c’était vachement bien ! »

Mystère des effets post-lecture … que certains tentent d’expliquer par la parfaite adéquation d’une écriture très fluide au contenu   » léger, papillonnant presque mondain au début, puis rythmé et presque rapide quand cela devient grave », ou encore par la construction du roman, avec un changement de narrateur pour une dernière partie qui n’a pas fait l’unanimité. Si pour certains, le procédé littéraire était efficace et adapté  « c’était très pudique, comme une vraie déclaration d’amour », pour d’autres, ça a « complètement cassé le truc », le changement ayant été vécu comme trop brusque et surtout, trop peu crédible.

Des romans qui secouent

Ainsi il est clair que ce premier roman passé à la moulinette des débats du jury dérange, ou au minimum, provoque des réactions. Ce qui sera aussi le cas du suivant, dont le sujet hérisse : une période difficile, un sujet ardu, des personnages auxquels on a du mal à s’attacher vu leurs opinions mais un livre qui prend à la gorge.

-C’est pas cool, c’est un choix ciblé ou pas ? s’interroge une jurée en montrant les deux livres dont nous parlons ce soir.

La discussion s’anime en parlant du titre, d’après certains en parfaite adéquation avec le contenu qui « empêche de dormir », un sujet qui fait faire des cauchemars, mais aussi de la construction que certains qualifient d’étonnante avec deux, voire trois, histoires de vie en parallèle, ou encore des énigmes non résolues une fois le livre refermé.

Les mines deviennent graves quand on parle du fond, de cette période sombre de l’Histoire sur laquelle, hélas, on apprend toujours qu’il y a eu plus terrible encore que ce que l’on savait : « je trouvais le pire encore plus pire ».

Je l’ai lu avec beaucoup d’attention, au delà de l’horreur que le sujet inspire.

Traitant d’un sujet ardu, la qualité de ce roman n’est jamais remise en question : « c’est vraiment un roman historique par la construction ». Et le fait qu’à la fin du livre, l’auteur précise ce qui est vrai de ce qui est pure invention dans son texte semble un vrai plus pour certains. Le style est lui aussi remarqué :

Tous les mots choisis ont une vrai portée.

Bel éloge de l’écriture.  Mais le fond du roman en rend la lecture très perturbante.

« C’est captivant, fluide, avec des rebondissements mais pesant … » ou encore « C’est fort, c’est fort, mais limite digeste »

Pour plusieurs, il a été difficile de dépasser ce fond. Ainsi, pour cette jurée, le roman a suscité une telle émotion négative, que cela l’empêchera de mettre une note positive à la case « plaisir de lecture ». « Cela a occulté la partie Mémoire », dit-elle.

Et quand un autre souligne la structure, le style et en particulier la finesse de ces descriptions qui font appel aux 5 sens du lecteur, elle objecte presque surprise :

-Mais moi quand je l’ai lu, je l’ai vu en noir et blanc !

Le vocabulaire employé par nos jurés montre la violence de leurs réactions en lisant : « impression d’étouffer », « j’ai été aspirée »,  « je l’ai lu en apnée ». « Y’a pas d’accalmie, on ne respire pas, c’était très difficile ». « J’ai eu besoin de reprendre un peu d’oxygène avant de replonger ».

Après ce moment de quasi catharsis, la tension des débats retombe : on rit, on s’interpelle, l’une demande des explications à l’autre , on discute de l’histoire, la grande et la petite, de ce qui va arriver à tel personnage.. Les mains s’agitent, les corps se détendent, on sourit en recevant les deux nouveaux livres à lire pour la prochaine réunion.

Au moment de se quitter, des petits groupes se forment et les discussions se poursuivent en apartés, espérant ici ou là que la suite de la sélection sera moins « difficile ». Mais une chose est sûre, ceux discutés ce soir n’ont laissé personne indifférent parce que dans ceux-là, comme l’a dit une jurée peu avant :

Ça vient nous chercher à l’intérieur.

*Précédemment sur Liseur : la saga du jury du Prix des Lecteurs de Levallois 2018: c’est parti !

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