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Expo à voir d’urgence : « Les Hollandais à Paris » au Petit Palais

8 Mai

Profitez des jours fériés (et ou des ponts pour les chanceux 🙂 pour aller au Petit Palais  ! Il reste quelques jours pour y voir  l’exposition, Les Hollandais à Paris, dont le titre ne laisse pas assez présager la découverte fabuleuse que l’on y fait. On s’attend à voir des peintures intimistes ou des vanités à la facture virtuose, on se dit qu’on a déjà admiré le plus grandiose avec Vermeer l’année dernière, mais dès la porte franchie, on a le bonheur de parcourir près de deux siècles de peinture et de découvrir un formidable chassé-croisé d’influences, d’interactions et d’échanges artistiques mis en valeur dans une scénographie impeccable.

Il faut d’abord parler du lieu, le superbe Petit Palais, édifié par Charles Girault, qui forme avec le Grand Palais et le Pont Alexandre III, un ensemble conçu spécialement pour l’Exposition Universelle de 1900. Le simple fait d’entrer dans le bâtiment est déjà un plaisir puisque l’on accède à l’exposition temporaire en empruntant la longue galerie sud aux plafonds majestueux. Ensuite, dès l’entrée dans l’exposition, le ton est donné : élégant, lumineux, didactique et sans ostentation.

Une scénographie parfaite

Les salles se succèdent offrant au spectateur un parcours chronologique, mais aussi thématique, qui va de la fin du XVIIIe aux années 1940. Les tableaux, ni trop nombreux ni trop rares sont mis en valeur par la couleur des murs, dans des tons profonds qui changent dans chaque salle, offrant une atmosphère agrémentée parfois d’un décor architectural discret comme une verrière ou une rotonde.  Cette mise en scène sobre a l’élégance de servir d’écrin aux œuvres exposées et non de les écraser.

Rappelant que l’art est l’œuvre d’hommes et de femmes (bien qu’il n’y ait pas de représentante féminine dans les peintres choisis) soit d’individus aux parcours, caractères et sensibilités particuliers, chaque salle ouvre sur le portrait de l’artiste exposé dans celle-ci. Cette mise en perspective d’un visage, d’un homme et de son œuvre donne à l’exposition un caractère très humaniste, que l’on retrouve dans le choix des œuvres et dans la scénographie générale.

Une promenade en histoire de l’art

Comme son titre l’indique, le parti pris de l’exposition est de faire découvrir le travail de ces peintres hollandais venus à Paris pour y travailler, enrichir leur technique ou renouveler leur inspiration mais aussi de souligner le formidable jeu d’influences et d’interactions esthétiques entre les artistes.

Neuf peintres hollandais sont ainsi exposés : Gérard van Spaendonck pour la fin du XVIIIe et Ary Scheffer pour la génération romantique ; Jacob Maris, Johan Jongkind et Frederik Kaemmerer pour le milieu du XIXe siècle et enfin, George Breitner, Vincent van Gogh, Kees van Dongen et Piet Mondrian pour la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Leurs œuvres sont présentées aux côtés de celles d’artistes français contemporains comme Géricault, David, Corot, Millet, Boudin, Monet, Cézanne, Signac, Braque, Picasso… Extrait de la présentation sur le site du Petit Palais (nouvelle fenêtre)

L’exposition nous fait vivre un moment de l’histoire de l’art d’une richesse incroyable puisque la période voit naitre différents mouvements picturaux majeurs. On commence la visite avec des peintres de cour qui franchissent les épreuves de la Révolution sans trop de dommages aux côtés d’un David ou d’un Géricault, puis on admire ces peintures de fleurs qui sont autant des chefs d’œuvre de virtuosité que des démonstrations de symboles et de culture esthétique.

© Adagp, Paris 2018

Ensuite, à travers l’œuvre des ces artistes hollandais imprégnés de ce qui se fait dans le creuset d’art parisien et qui y apportent leur touche ou leur inspiration, on assiste à la naissance du paysage comme sujet pictural, d’abord réalisé en atelier puis en plein air. Petit à petit, de salle en salle, on suit les premiers frémissements de l’ impressionnisme, on côtoie l’école de Pont-Aven ou de Barbizon, on flirte avec le fauvisme et les nabis, on fait un détour vers l’art de l’affiche pour finir avec Piet Mondrian qui portera les expérimentations du cubisme jusqu’à une apogée quadrillée et colorée dont il fera sa signature.

Mon conseil : ne pas manquer un étonnant tableau de rochers de Fontainebleau qui devient quasi abstrait par son découpage et son cadrage.

Dans chaque salle, il est très intéressant de s’arrêter sur les tableaux mis en relation par les commissaires d’exposition, œuvres de peintres français, sources d’inspiration ou d’apprentissage pour les Hollandais, mais la juxtaposition s’avère souvent troublante d’hommages, d’échanges et d’enrichissements mutuels. Outre ce face à face balisé, chacun peut aussi faire son propre cheminement selon ses connaissances ou préférences, ainsi certains tableaux peuvent évoquer des Vuillard, des Bonnard ou des Klimt.

Dans ce foisonnement artistique et poreux où chacun s’enrichit de l’autre, il est amusant de constater comment le travail des artistes se transforme, emprunte, reproduit et sublime, puis diffuse de nouvelles manières de peindre d’un côté ou l’autre des frontières. Ainsi Van Gogh qui arrive avec les teintes brunes (celles de ses célèbres Mangeurs de pomme de terre (nouvelle fenêtre) conservés au musée Van Gogh d’Amsterdam) dans ses premiers paysages des toits de Paris  va petit à petit éclaircir ses ciels et sa palette pour finir du côté d’Arles avec les couleurs qu’on lui connait.

Une période fondatrice pour le marché de l’art

En sous-texte de l’histoire de la peinture, l’exposition montre aussi combien ces deux siècles sont un moment clé pour le commerce de l’art qui se développera dans les siècles à venir, puisque l’on y voit le système de reconnaissance et de validation des artistes évoluer, du Salon officiel en passant par celui des Refusés jusqu’à la naissance du marché de l’art tel que nous le connaissons. Au fil des salles, de petites toiles qui ne sont pas forcément les plus exceptionnelles en facture montrent cette transformation  : de l’art officiel et reconnu par le Salon, qui permettait d’obtenir des commandes, on passe aux premiers ateliers privés pour dames de bonne famille puis à ceux de certains artistes comme Jongking qui y exposait de jeunes peintres non validés par le Salon, jusque là seul maitre tout puissant de l’art officiel.

Mon conseil : ne pas manquer le petit tableau qui montre le fameux Salon officiel, un enchevêtrement presque kafkaien de tableaux couvrant du sol au plafond  la galerie du Louvre.

On voit ainsi se mettre en place un autre circuit de légitimation, qui rompt avec la rigueur et les tendances conservatrices du Salon et promeut de nouveaux acteurs, les marchands d’art dont le rôle deviendra majeur au XXe siècle, et dont Adolphe Goupil est un des premiers représentants.  Dans la salle consacrée à l’artiste Frederik Kaemmerer et aux autre artistes de la maison Goupil, on mesure la complexité de ce délicat équilibre entre art et commerce, avec une production artistique qui s’adapte  – voire crée -, le goût du jour, plait et se vend.

Après l’explosion de couleurs  de Van Dongen, l’exposition se termine avec une salle consacrée à Mondrian qui ayant découvert le cubisme (expérimenté puis délaissé par Picasso et Braque) choisira de le pousser à sa limite, en allant presque au delà de la décomposition cubiste pour finalement  l’épurer puis le colorer.

Mon conseil : le magnifique paysage de Cézanne, père du cubisme selon certains et le paysage des toits de Paris vus par une fenêtre de Mondrian à comparer avec la photo de cette même vue, qui donne un autre éclairage à ce que l’on connait généralement de Mondrian.

C’est à vous !

Il reste quelques jours (jusqu’au 12 mai ) pour aller visiter cette exposition au Petit Palais : ne la manquez pas ! Pour préparer ou prolonger votre visite :

La billetterie sur le site du Petit Palais (nouvelle fenêtre)

Le catalogue de l’exposition Les Hollandais à Paris (bientôt disponible à La Médiathèque)

L’émission La dispute du 21/02/2018 (nouvelle fenêtre) consacrée à l’exposition.

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Pour les amateurs d’art et d’illustrations : la gravure

26 Avr

La gravure est l’art de creuser différents supports pour faire ressortir un motif qui est alors encré et passé dans une presse, ce qui donne une image imprimée. Ce résultat s’appelle une estampe (voir La gravure de Maria Cristina Paoluzzi (nouvelle fenêtre) pour plus de précisions sur l’histoire de la gravure).

Plusieurs techniques de gravures permettent de réaliser des illustrations :

– La gravure sur bois (ou xylogravure) est l’une des plus anciennes. Elle aurait été pratiquée dès le VIIe siècle en Asie. En Occident, la plus ancienne pièce de bois gravée daterait de 1370 et a été retrouvée en 1899 : c’est le bois Protat (voir le blog de la BNF pour plus de précisions (nouvelle fenêtre) )

– La linogravure (ou gravure sur linoléum) est une technique dérivée de la gravure sur bois, où le bois est remplacé par le linoléum. Ce matériau apparait en Angleterre en 1863. Il est d’abord utilisé pour recouvrir les sols puis sert de support à la gravure à partir de 1900.

– La carte à gratter est issue du « dessin par grattage » connu depuis l’Antiquité. À l’origine du graffiti, cette technique consiste à superposer plusieurs couches de plâtre que l’artiste gratte pour faire apparaître la couche inférieure. Aujourd’hui, la carte à gratter est réalisée à base de carton enduit d’une pâte qu’on peut recouvrir d’encre de Chine noire pour des illustrations en noir et blanc par exemple. Dans ces illustrations, le noir est la couleur principale, elle constitue le fond de l’image.

Ces différentes techniques sont classées par ordre de difficulté, le linoléum étant plus souple et donc plus facile à creuser que le bois ; et la carte à gratter ne nécessitant qu’une plume bien taillée ou tout outil permettant de faire apparaître la couche inférieure du support. Pour ceux qui souhaitent tenter l’expérience, par exemple lors d’un dimanche après-midi pluvieux, une gomme ou une pomme de terre peuvent faire office de support.

Les artistes utilisant ces techniques sont peu nombreux dans le domaine des livres illustrés. C’est un travail long et peu précis qui ne laisse pas beaucoup de place aux détails. Mais ceux qui se sont lancés dans cette aventure nous permettent aujourd’hui d’admirer avec un œil nouveau des ouvrages aux illustrations remarquables.

Les livres illustrés en linogravure :

L’illustratrice Joëlle Jolivet utilise régulièrement cette technique :

Dans le livre, Fani Marceau & Joëlle Jolivet (nouvelle fenêtre)

365 pingouins, Jean-Luc Fromental & Joëlle Jolivet (nouvelle fenêtre) : une façon ludique et amusante d’apprendre à compter.

 

Également, Solenne et Thomas, deux graphistes illustrateurs freelance du Studio Tomso (nouvelle fenêtre)  utilisent la linogravure comme technique d’illustration dans un ouvrage jeunesse appelé L’oiseau d’or (nouvelle fenêtre), sur l’ouverture au monde. Chaque planche au format panoramique met à l’honneur une gravure en couleur et un animal.  L’oiseau d’or présent sur toutes les pages est recouvert d’une fine feuille dorée reconnaissable à la vue et au toucher.oiseau-or

 

Les livres illustrés à la carte à gratter (principalement des bandes-dessinées) :

L’auteur suisse de Bandes-dessinées Thomas Ott est l’un des rares auteurs contemporains à travailler avec la carte à gratter  :

Cinema panopticum, Thomas Ott (nouvelle fenêtre).  Aucun dialogue, une attraction, cinq histoires et une atmosphère oppressante. Voici les principaux ingrédients de travail de Thomas Ott pour l’écriture de cette bande-dessinée.

73304-23-4153-6-96-8, Thomas Ott (nouvelle fenêtre). A quoi peut bien correspondre cette suite de numéros me direz-vous. Pour le savoir, il faudra lire cette bande-dessinée. Et par « lire » j’entends « observer attentivement les images » car comme vous l’aurez compris, la marque principale de Thomas Ott est l’absence de dialogue.

Dark Country, Thomas Ott (nouvelle fenêtre) . L’acteur et réalisateur Thomas Jane réalisa en 2008 un film appelé Dark Country. Connaissant et appréciant le travail de Thomas Ott, il demande à ce dernier d’en écrire la bande-dessinée, librement adaptée. Thomas Ott interprète donc cette histoire à sa façon, sans avoir vu le film au préalable.

Autres exemples :dracula hippolyte

  • La bande dessinée adaptée du roman de Bram Stoker : Dracula, de Hippolyte (nouvelle fenêtre) .
  • En 1974 Jacques Tardi publie une bande-dessinée intitulée Le démon des glaces, dont les illustrations sont toutes réalisées à la carte à gratter.Tardi

Les documentaires illustrés en gravures :

Pour aller plus loin :

 

Rodin, l’exposition du centenaire au Grand Palais

31 Mai

On croit tout savoir de Rodin : immense sculpteur français du XIXe, barbu célèbre pour ses liaisons tumultueuses et créateur d’une œuvre colossale dont le célèbre Penseur qui orne la plupart des manuels de philosophie. Tout cela est vrai… mais Rodin. L’exposition du centenaire qui se tient à Paris au Grand Palais jusqu’au 31 juillet 2017 propose un éclairage original en insistant sur le côté avant-gardiste, précurseur et résolument moderne de l’œuvre d’Auguste Rodin.

Une formation décisive

Refusé à la prestigieuse et académique École des Beaux-Arts, Rodin entrera aux Arts Décoratifs, que l’on appelle alors la petite* école (*sur l’échelle du prestige). Ces études, destinées à former des décorateurs ou des ornemanistes, lui apprendront la technique (et Rodin n’en manque pas) mais aussi un mode de travail et d’organisation, notamment la reproduction/réutilisation d’un même motif. Ainsi, outre son immense capacité de travail, c’est grâce à une certaine conception et organisation de sa création qu’il a pu produire autant d’œuvres en une seule vie.  Car chez Rodin, rien ne se perd… D’ailleurs, il garde tous ses plâtres (esquisses et travaux plus aboutis qui servent ensuite à la réalisation de ses œuvres en marbre ou en bronze) dont on peut voir des exemples à l’étage de l’exposition parisienne. Tout pourra être réemployé plus tard, dans un sens ou dans un autre.

On est en plein XIXe mais on pourrait déjà parler d’efficience pour qualifier le travail de Rodin.

Article Une leçon d’expressionnisme par Rodin sur le site du Grand-Palais (nouvelle fenêtre)

© Musée Rodin (photo Christian Baraja)

À cette technique particulière de réemploi, qui devient presque une marque de fabrique, l’artiste associe la nouveauté des sujets : la vieillesse, les petites gens avec une focalisation sur l’expression, d’où une première partie de l’exposition appelée Rodin expressionniste. Il faut absolument regarder les visages et les attitudes des célèbres Bourgeois de Calais  : chacun d’eux exprime un sentiment, peur, colère, acceptation, désespoir… soit les diverses réactions de ces notables du 14e siècle en train de livrer leur ville aux Anglais à l’issue d’un siège affamant. Les mains sont elles aussi remarquables, non seulement par leur taille, avec une disproportion volontaire, mais aussi par la réutilisation d’une même main sur plusieurs des personnages.

Une question de points de vue

Ce réemploi de « morceaux » est à la fois un gain de temps et un focus sur la « 3D » de toute sculpture. Car Rodin joue sur ce qui fait l’essence d’une ronde bosse  : le fait que le spectateur doive tourner autour pour en appréhender toute la richesse. Chez Rodin, plusieurs points de vue sont nécessaires pour comprendre le tout. On pourrait comparer cette façon de concevoir une œuvre à celle des romanciers qui travaillent eux aussi sur le point de vue, n’hésitant pas à en donner plusieurs versions via différents personnages. Mais on peut évidemment aussi penser au cinéma, qui utilise plusieurs caméras pour filmer une même action.

Toute sa vie, Rodin travaillera avec des « résidus » de ses œuvres, soit des morceaux de précédentes sculptures qu’il appelait ses « abattis » , soit des figures entières qu’il assemblait, modifiait, positionnait et recollait dans des positions différentes au gré de ses envies créatives.

Tout au long de l’exposition, plusieurs cas de réutilisation sont visibles, plus ou moins perceptibles au premier coup d’œil. L’exemple le plus frappant est celui des Trois ombres : car les trois éphèbes sont en réalité le même, mais présenté sous d’autres angles. Un des défis du spectateur pourrait être de repérer dans l’œuvre exposée en 2017 toutes les figures dupliquées, car l’ingénieux Rodin joue, non seulement sur l’orientation de ses figures, mais aussi sur leurs proportions.

Libres associations de formes et matières

Amateur d’antiques, il n’hésitera pas non plus à associer des vestiges du passé à son propre travail. Familier des associations et du réemploi, il travaille en même temps sur les rapports de proportion, ce dont l’art des siècles suivants s’inspirera.

Ainsi Rodin comprendra très vite l’importance du socle. La petite histoire raconte qu’il  en a expérimenté la nécessité dès L’homme au nez cassé, un portrait connu pour être la première œuvre officielle de Rodin. Sa première version se verra refusée au Salon, donc ne pourra faire l’objet d’une commande d’un marbre ou d’un bronze, ce qui était l’objectif d’une validation par le Salon. Rodin transforme alors son portrait d’un des forts des Halles (nouvelle fenêtre) en buste antique en le dotant d’un arrière de crâne et d’un buste découpé à la romaine.

© Musée Rodin

Ainsi, d’un échec, il fera une réussite… Plusieurs fois au cours de sa carrière, Rodin, qui fut en son temps aussi admiré que critiqué, sut utiliser les reproches faits à ses œuvres pour en faire une véritable signature. Ainsi sa sculpture l’Âge d’airain provoqua un véritable scandale. Car son éphèbe alangui aux proportions réelles était si fidèle à la réalité qu’on accusa Rodin d’avoir effectué un moulage sur le corps de son modèle pour que le résultat soit aussi conforme à la nature ! Paradoxalement, ceci était à la fois un compliment extraordinaire mais aussi l’insulte suprême pour un sculpteur. Mais Rodin en tirera aussitôt des leçons  : à partir de là, ses œuvres monumentales seront désormais d’une taille plus grande (presque 1.5 X la taille humaine).

Mais si Rodin écoute la critique, il ne se renie pas pour autant : il suffit de voir son merveilleux Balzac, qui fut honni et ne sera finalement pas celui installé avenue de Friedland où se dresse un Balzac inconsistant dont l’auteur (Alexandre Falguière) n’est pas resté dans les mémoires. Celui de Rodin étonne au contraire par sa stature, son ample vêtement, son cou de taureau et son visage presque brutal : incarnation magistrale de  la force de travail du grand écrivain français.

Père de la sculpture moderne

En parallèle d’une œuvre conforme à la demande de son temps, Rodin poursuit tout au long de sa vie ses recherches sur formes et matières avec un travail moins consensuel  et … beaucoup moins XIXe  : contraste, déformation, dépouillement, assemblage de fragments, découpage particulier et recadrage, jeu sur les pleins, les vides et la lumière.

Bref tout ce qui constituera l’essence formelle de l’art du XXe est déjà en germe dans l’œuvre de l’artiste du XIXe.

Rodin et Baselitz en regard

L’exposition du Grand-Palais consacre ainsi toute sa dernière partie à la « descendance » de Rodin : tendance actuelle de la scénographie des expositions, le dialogue art du passé/art contemporain est ici justifié et éloquent : dès la première salle, le spectateur a pu voir un magnifique face à face Rodin/Baselitz.

Il est amusant de savoir que l’artiste contemporain n’avait pas prévu de rendre hommage à Rodin mais qu’une fois sa pièce terminée, il s’est aperçu combien elle ressemblait au fameux Penseur ! Dans cette dernière partie, arrêtez-vous absolument devant l’homme qui marche, parallèle Giacometti/Rodin, ou encore devant l’œuvre du sculpteur gallois Barry Flanagan (1941-2009)  dont les trois lièvres dansant rendent hommage au Trois ombres de Rodin.

En conclusion, une expo à ne pas manquer pour comprendre la modernité du travail de Rodin et  la voie que ce grand sculpteur a ouvert pour les artistes des siècles suivants.

Pour préparer ou compléter votre visite :

L’exposition Mexique 1900-1950 au Grand-Palais

13 Jan

Depuis octobre 2016,  l’art du Mexique de la première moitié du XXe siècle est à l’honneur au Grand-Palais à Paris dans une grande exposition intitulée Mexique 1900-1950 : Diego Rivera, Frida Kahlo, José Clemente Orozco et les avant-gardes. Amateurs de couleur, d’Histoire et de révolution artistique, courez-y. Vous avez jusqu’au 23 janvier 2017.

Avec un juste équilibre dans la richesse des œuvres présentées, l’exposition retrace le parcours de la bouillonnante créativité artistique du pays tout au long du XXe siècle. Elle couvre les deux niveaux du Grand-Palais dans des salles aux thématiques chronologiques, qui replacent la production artistique dans le contexte politique et historique de l’époque  : au moment où l’histoire coloniale tourmentée du Mexique s’achève avec une révolution sanglante qui met fin au  gouvernement de Porfirio Diaz et au terme de laquelle le pays va retrouver son dynamisme.

Une scénographie très réussie

Tout au long de l’expo, plusieurs formes et supports sont exposés : peinture, sculpture, croquis, fresques, les proportions allant de la miniature au monumental. Le choix des œuvres est excellent, montrant avec précision et efficacité la nouveauté, le foisonnement et la variété de la production de ces 5 décennies.

Dès l’entrée, la mise en scène impose son caractère, mettant avec succès les œuvres en parallèle ou en opposition. Brique, jaune ou bleu,  des murs aux couleurs vives encadrent les toiles comme des écrins contrastés et éclatants. Dans l’escalier qui mène à l’étage, le commissaire d’exposition, Agustin Artéaga, a habilement utilisé l’architecture propre au bâtiment 1900 tout en jouant sur les particularités de la peinture présentée en rez-de chaussée :  il a ainsi fait recouvrir les immenses fenêtres verticales de voiles semi-transparents qui montrent Diego Rivera au travail sur ses fresques.

Le seul petit bémol que l’on pourrait faire à cette superbe scénographie est l’insertion dans le parcours chronologique de quelques rares œuvres contemporaines censées faire écho au passé, mais, à part la monumentale sculpture Groupe de femmes de Francisco Zuniga (1974), cette juxtapostion semble un peu artificielle.

Que viva Mexico !

La présence du cinéma dans l’expo est primordiale puisque le Mexique a occupé une place particulière dans l’industrie cinématographique : il a été parmi les premiers pays à utiliser le cinéma et dès 1895, les frères Lumière furent invités à Mexico par le gouvernement de Porfirio Diaz pour y projeter leurs films.

Au rez de chaussée de l’expo, le film Que Viva Mexico d’Eisenstein (nouvelle fenêtre) tourné à Mexico entre 1930-1932 avec un historique compliqué de tournage, de producteurs puis de diffusion,  est présenté en boucle . Il s’insère tout naturellement entre les œuvres plastiques avec ses gros plans, ses cadrages particuliers et son travail méthodique sur la composition de chaque scène. Autant de recherches qui sont en correspondance avec le travail des peintres exposés en regard de ce monument de l’histoire du cinéma.

À l’étage, ce sont trois écrans dans une salle en rotonde qui happent le visiteur à peine arrivé de l’escalier  : des extraits de films de  l’âge d’or du cinéma mexicain y montrent des actrices typiques années 30, des paysans en chemise blanche et sombreros et des paysages de déserts et de cactus.

La place de l’Histoire

Intimement liée à la production artistique, l’histoire du pays, mais aussi de son rapport avec l’Europe ou les États-Unis voisins,  est le fil rouge de l’exposition.  Le choix d’œuvres exposées montrent l’évolution et les recherches artistiques, mais aussi l’échange permanent des avancées et des idées artistiques entre les différents continents. Comme des siècles plus tôt dans l’histoire de l’art, les mouvements artistiques se déplacent d’un pays  à l’autre et, en ce début du XXe, se déclinent au Mexique,  parfois avec un petit temps de décalage ou une adaptation locale. Les artistes eux-mêmes vont parfaire leur art au contact des créateurs européens, le pays envoyant ses jeunes talents à la source des nouvelles tendances. Début  XXe, Paris, avec le symbolisme, le cubisme puis le  surréalisme apparait comme un des centres  les plus effervescents de l’art en mutation : il est donc normal d’y retrouver Diego Rivera et plusieurs de ses compatriotes.

Mais quand une révolution populaire éclate en  1910 après des années de « règne » de Porfirio Diaz, – une forme de gouvernement proche de notre ancien régime-, le monde de l’art ne reste pas indifférent. L’histoire mexicaine va se construire sur cette période sanglante, avec ses héros  mythiques tels Sancho Pança et Zapata, ses tentations communistes, ses œillades en direction du régime soviétique et sa volonté de reconstruction de l’identité nationale. Autant de sujets que l’on retrouve dans l’art de cette période, chargé de transmettre et d’éduquer les populations. Invités à participer à l’élan patriotique initié par la Révolution, la plupart des artistes reviennent au pays : de grandes fresques éducatives sont alors produites à la gloire de la culture mexicaine. Ce sera principalement l’œuvre des muralistes, trois merveilleux fresquistes aussi actifs que divers dans leur production : Diego Rivera qui travaille a fresco (comme à la Renaissance) et utilise aplats et volumes simplifiés, José Clemente Orozco plus sombre et pessimiste, et David Alfaro Siqueiros, presque visionnaire, qui travaille sur la matière avec des empâtements caractéristiques.

La place des femmes

Evidemment on pense à Frieda Kahlo, épouse de Rivera aussi célèbre que son mari et dont le miniaturisme des toiles intimistes contraste avec les immenses scènes agraires et allégoriques de son colossal époux. Son nom a jusqu’alors un peu éclipsé les nombreuses femmes qui ont participé à cette explosion artistique du début XXe : mécènes, muses ou peintres, photographes et plasticiennes, elles participent  au renouveau artistique avec des œuvres fortes et novatrices, qui jouent un rôle majeur dans le rayonnement de cette avant-garde. Retenons en particulier les noms et les œuvres surprenantes de Nahui Olin, Lola Alvarez Bravo, Rosa Rolanda…

Ainsi en cette première moitié du XXe, une génération d’hommes et de femmes, connus ou moins célèbres, contribuent à faire du Mexique le creuset d’un renouveau artistique par des thématiques nouvelles et une liberté d’action et de création revendiquées. En quittant l’expo, on gardera longtemps en mémoire, les audaces, les couleurs, la puissance narrative et la diversité de cet art qui réussit à lier modernité, histoire et identité culturelle. Une exposition à ne pas manquer.

Pour aller plus loin :

 

Le problème avec Picasso

5 Juil

De Paris à New York, le maître est à l’honneur en 2016 : après Picassomania au Grand-Palais, Picasso sculpture au MOMA de New York , Picasso! l’exposition anniversaire, le musée Picasso-Paris propose à son tour Picasso Sculptures  jusqu’au 28 août 2016… Etudié, disséqué, vu et revu, on croit tout connaître de cet artiste génial et pluridisciplinaire. Mais le problème avec Picasso est son insondable créativité… Ainsi, à chaque nouvelle exposition, se découvre un pan insoupçonné du talent d’un homme qui a su mêler intimité, sensibilité et regard aiguisé sur le monde pour en faire une œuvre éclatante de diversité et d’humanité.

 

Célèbre et célébré dans le monde entier, Pablo Picasso (1881-1973) fut LE génie créateur du XXe siècle : ce merveilleux touche-à-tout talentueux, curieux, espiègle, exigeant et passionné a multiplié les expérimentations, les remises en questions et mené, par ses recherches sur la forme, la matière et la couleur, les plus grandes révolutions de l’art moderne.

Son œuvre prolixe et sans cesse renouvelée est un langage par lequel on peut tout appréhender : l’art du XXe, mais aussi l’histoire de l’art,  l’art d’aujourd’hui et celui qui va s’écrire. Car on trouve dans ses créations les sources et les références artistiques classiques, tout autant que les voies de l’avant-garde et les bases de ce que d’autres développeront après lui.

Mais pour aimer, découvrir ou déchiffrer Picasso, il n’y a qu’une chose à faire : regarder, apprécier, détester éprouver… Et pour vous accompagner, voici un petit abécédaire, soit 24 clés d’entrée dans un univers.

De A à …

A comme argent : vente record chez Christie’s (New York) lundi 11 mai 2015  : Les Femmes d’Alger (version O), une œuvre peinte par Pablo Picasso en 1955, a été adjugée à 179,4 millions de dollars  soit 161 millions d’euros. (En savoir plus avec Picasso Giacometti, ventes records chez Christie’s, une info du 12/05/2015  sur Le Monde.fr )

bateau lavoir vaisseau amiral de la peinture, une photographie de Jack Garofalo (1967) galerie Paris-Match

bateau lavoir vaisseau amiral de la peinture, une photographie de Jack Garofalo (1967) galerie Paris-Match

B, comme Bateau lavoir, cité d’artistes et lieu de résidence d’artiste dès 1892. Picasso s’y installe en 1904.

C comme Cubisme, cette déconstruction de la forme qu’il pratique avec Georges Braque à partir de 1907 : une période de recherche sur la forme, où il divise objets et figures en formes géométriques simples, souvent des carrés.

D comme Les demoiselles d’Avignon (conservées au Museum of Modern Art de New York, MOMA, de New York) vendues à Jacques Doucet pour 25 000 francs qui se laisse persuader de faire cet achat par André Breton et Louis Aragon. L’histoire ne dit pas si l’acheteur l’a regretté …

E comme Exposition. En 1939, la première rétrospective américaine consacrée au peintre, Picasso : Forty Years of his Art est organisée par Alfred H. Barr au  MOMA, puis est présentée dans huit villes du pays. Guernica est incluse dans l’exposition et voyage à New York, Los Angeles, Chicago et San Francisco

F comme Femmes et épouses qui marquent la vie et l’œuvre de l’artiste, comme le raconte Olivier Céna dans son article Dans l’intimité de Pablo Picasso : l’amour en fond de toile publié le 25/10/2014 sur Télérama sortir.

G comme Guernica. Le 26 avril 1937  Guernica, capitale du pays basque, est bombardée par l’aviation nazie, presque quatre mille morts en quelques heures. Le quotidien Ce soir, dirigé par Aragon, et L’Humanité publient aussitôt des clichés du bombardement et de ses victimes. Le 12 juillet 1937, à l’ inauguration du Pavillon espagnol de l’Exposition Universelle de Paris sont présentés Guernica et deux sculptures de Picasso aux côtés de pièces d’autres artistes espagnols

H comme héritage… La succession de Picasso se chiffre en milliers d’œuvres réparties dans ses différentes maisons, dont la Villa La Californie : Maurice Rheims mettra plus de 4 années à faire l’inventaire de cette oeuvre colossale retrouvée à la mort du peintre. Picasso l’inventaire d’une vie (un film à voir en ligne sur le site de La Médiathèque) raconte cette découverte incroyable et ce que ces milliers d’œuvres dont certaines inédites ont permis de comprendre sur l’homme et l’artiste.

I comme Inspiration Inépuisable, malgré des temps de pause, de recherche, et certainement des doutes… A la fin de sa vie, Picasso peignait jusqu’à 3 tableaux par jour.

J comme Jung : le psychiatre et psychologue Carl Gustav Jung publie en 1932 un article sur Picasso dans le numéro 13 du Neue Zürcher Zeitung, qui sera repris dans les Cahiers d’art.

K comme David-Henry Kahnweiler (1884-1979) qui devint son marchand attitré en 1910  :  » « Que serions-nous devenus si Kahnweiler n’avait pas eu le sens des affaires ? » dira plus tard le génie espagnol », propos cité par Stéphane Renault dans son article La galerie Kahnweiler sur Grand Palais.fr .

L comme La Corogne où Picasso de 1892-1895 suit les cours de l’École des Beaux-Arts de La Corogne. Son père don José Ruiz Blascoy y a été nommé  professeur mais lui enseigne aussi l’illustration et la caricature à la maison.

M comme Le mystère Picasso, un film (DVD) de Georges Henri Clouzot,  à voir et à revoir.

museum-1189229_640Mbis comme Marinière, ce tee-shirt à rayures que portait Picasso, et qui de Coco Chanel à Jean-Paul Gaultier semble être source d’inspiration pour les créateurs du XXe 🙂

N comme non à la légion d’honneur que Picasso refusa en 1967.

O comme Olga Khokhlova. Elle est danseuse dans la troupe des ballets russes de Diaguilev.  Grâce à Cocteau, Picasso rencontre Diaguilev et travaille comme décorateur pour Parade de Léonide Masside, chorégraphe des Ballets russes. La première présentation de Parade au Chatelet déclencha un scandale… Olga devint  sa première femme le 12 juillet 1918 à l’église russe de la rue Daru, les témoins étant Max Jacob, Apollinaire et Cocteau. Elle restera Madame Picasso jusqu’à sa mort. Ils eurent un fils Paul.

P comme Galerie Pierre où le 14 novembre 1925 s’ouvre l’exposition La Peinture Surréaliste , première exposition du groupe et à laquelle Picasso participe.

Q comme le dernier mot du titre de la pièce écrite par Picasso Le Désir attrapé par la queue, dont le texte (6 actes) sera publié en 1945 chez Gallimard.

R comme période rose qui commence en 1904, période où Picasso renait à une peinture plus joyeuse  après la période bleue (1901-1904), période mélancolique aux tons bleutés où ses sujets sont la mort, la vieillesse, la pauvreté…  Le tableau La mort de Casagemas, son ami depuis l’Espagne,  en est le symbole et le point de départ.

S comme Gertrude et Leo Stein. Il rencontre la collectionneuse et son frère en 1905. Ils lui achetèrent de nombreuses toiles au début de sa carrière et lui apportèrent ainsi notoriété et début d’aisance  financière… Il peint en 1905-1906 un portrait de Gertrude Stein, aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art (New York).

T comme tauromachie. Il en peint, en voit, en sculpte et en grave toute sa vie. Sa première peinture de corrida connue date de 1889 et s’intitule Petit picador jaune.

U comme Ulysse et les sirènes, cet ensemble de trois plaques de fibrociment ripolinées qu’il peint en trois jours pour la salle d’honneur du château Grimaldi  au musée d’Antibes.

V comme Vallauris où après la guerre, Picasso produit une oeuvre céramique conséquente. PIcasso céramiste de la mediterranée (catalogue de La Médiathèque-nouvelle fenêtre)

W comme Marie-Thérèse Walter, âgée de 17 ans quand Picasso la rencontre en 1927. Il la quittera pour Dora Maar mais elle restera la femme de sa vie.  Ils ont une fille Maya. Elle se suicidera deux ans après la mort du peintre.

Et enfin, X comme XXe siècle : Picasso est une figure emblématique du 20e siècle, tant pour ses œuvres, ses engagements. D’avant- gardiste en début de 20e siècle, il est aujourd’hui un classique (dans le sens de « un auteur/une œuvre qui fait autorité dans son domaine »).

Y et Z manquent à cet abécédaire, ce qui peut-être ne déplairait pas au tempérament espiègle de Picasso et laisse le champ à la découverte… Car, il est certain qu’un jour, une nouvelle exposition permettra de remplir le Y et le Z, et connaissant l’inventivité de Picasso, on peut même imaginer qu’il y aura alors plus de 26 lettres à l’alphabet …

picassomania catalogue d'exposition (Catalogue de La Médiathèque-nouvelle fenêtre)picasso sculpteur (catalogue de La Médiathèque-nouvelle fenêtre)Picasso (catalogue de La Médiathèque-nouvelle fenêtre)

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin : le Musée National Picasso-Paris

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