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L’artiste, matière romanesque et littéraire (1)

11 Déc

Réel ou de pure fiction, l’artiste occupe une place de choix dans le roman classique ou contemporain. Ainsi art, peintre et création artistique sont l’occasion pour les romanciers de décortiquer l’alchimie particulière du processus créatif et pour les lecteurs, se transforment en un moment privilégié permettant de partager la vie et l’intimité d’un artiste. Du récit à la fiction, voici une petite sélection de livres qui illustrent le rapport particulier qu’entretiennent l’art et la littérature. 

L'oeuvre de Zola (catalogue de La Médiathèque -nouvelle fenêtre) S’il s’inspire souvent d’un personnage existant, les artistes qui ont pu servir de modèle ne l’apprécient pas toujours. Ainsi Paul Cézanne, grand ami d’Émile Zola, se brouilla avec l’écrivain après la parution de L’œuvre (nouvelle fenêtre)  : trop de ressemblances avec Claude Lantier, le peintre maudit du roman ainsi qu’une peinture à charge des excès du monde de l’art et des artistes ne plurent pas du tout au peintre qui, peut-être vexé que son image ait été écornée en littérature, ferma la porte de son atelier au père des Rougon-Macquart.

Mais en général, encore de ce monde ou pas, les artistes à l’honneur en littérature ne semblent pas avoir de réactions aussi virulentes.

L’artiste et l’écrivain, une complicité créative

Zao de Texier (catalogue de La Médiathèque -nouvelle fenêtre) Les livres qui leur sont consacrés sont en effet des portraits intimes et très émouvants comme celui que fait Richard Texier dans Zao (nouvelle fenêtre), en s’appuyant sur une complicité rare et une amitié de plusieurs années avec le peintre Zao Wouki. D’après le journaliste Jérome Bléglé dans son article « En mai fais ce qu »il te plait » publié le 11 mai 2018 sur LePoint.fr (nouvelle fenêtre), le romancier a particulièrement réussi son texte :

Les écrivains peinent à donner du relief aux ouvrages consacrés aux peintres. Il manque souvent une couleur, une image, un ton, une profondeur pour rendre compte de la complexité de l’œuvre et de la vie de ces artistes. Texier rend à son modèle toutes ses dimensions, sa richesse, sa tendresse, sa générosité et son infinie simplicité dans un livre qui navigue entre la biographie, l’exercice d’admiration et le carnet de croquis.

Entre biographie et fiction

À l’opposé de cette intimité réelle, se trouve Hockney (nouvelle fenêtre) de Catherine Cusset qui dit dans sa préface s’être beaucoup documentée mais n’avoir jamais rencontré ni interviewé l’artiste.

Vie de david Hockney de C Cusset (catalogue de La Médiathèque - nouvelle fenêtre) Ce roman, à cheval entre fiction et biographie, permet de comprendre le parcours artistique de cet artiste fabuleux dont la particularité sur 60 ans de carrière est de toujours se renouveler, tant en sujets qu’en techniques. Tout l’art de la romancière consiste alors à écrire entre les faits et à imaginer avec sa sensibilité ce qui échappe à la biographie pure et simple, donnant ainsi un portrait très personnel du peintre anglais.

Deux remords de Claude Monet de Michel Bernard (catalogue de La Médiathèque -nouvelle fenêtre) Parmi les excellents romans qui flirtent avec la biographie, on citera évidemment Deux remords de Claude Monet (nouvelle fenêtre) de Michel Bernard, livre sélectionné pour le Prix des Lecteurs de Levallois 2017 et qui obtint le Prix Libraires en Seine de la même année : un roman qui plonge le lecteur dans l’intimité du célèbre peintre impressionniste avec une écriture qui retranscrit admirablement la touche, la lumière et la matière picturale.

 

Au delà de la biographie, certains thèmes fleurissent dans la littérature, comme celui de l’artiste torturé, cher aux romanciers.

L’artiste maudit

Toutes les couleurs du monde de Montanaro (catalogue de La Médiathèque -nouvelle fenêtre) Dans Toutes les couleurs du monde (nouvelle fenêtre), Giovanni Montanaro construit une fiction sur quelques mois de la vie du célèbre peintre quand à 27 ans entre août 1879 et juin 1880, il disparaît sans écrire une seule lettre à son frère.  Ici, on le découvre parcourant la campagne flamande, au moment où il devient peintre, sans maître, à l’insu de tous. L’auteur imagine que l’artiste s’est arrêté à Geel,  petit bourg belge surnommé le « village des fous », car depuis le Moyen Age, ceux-ci vivent parmi la population en toute liberté. Un roman où la couleur et la lumière deviennent de véritables personnages.

On retrouve le thème central de la souffrance de l’artiste dans le roman de Ralph Dutli, Le dernier voyage de Soutine (nouvelle fenêtre) qui raconte aussi « la nécessité pour Soutine de se cacher sans cesse ».

Mais une seconde course-poursuite lui fait concurrence : celle du fourgon mortuaire qui transporte en urgence Soutine dans un état quasi cadavérique entre Chinon, où il s’est réfugié, et une clinique parisienne où il sera opéré et mourra. Le romancier imagine que pendant le voyage qui précède l’extinction finale, Soutine délire. Le texte épouse ses torsions et ses hallucinations, rythmées par le ballottage du véhicule. Le peintre en pensées «poursuit sa remontée à travers les quarante-neuf années de sa vie», et cette chronologie désordonnée est celle du livre, comme structuré par des plaques d’inquiétude qui se chevauchent. Le procédé nous imprègne de l’intranquillité de Soutine, et nous regardons Paris d’un œil neuf, de son œil à lui, entre les années 1910 et les années 1940.

Extrait de l‘article Chaim Soutine une palette de douleurs de Virginie Bloch-Lainé (nouvelle fenêtre) publié le 18 novembre 2016 dans Libération.

L’artiste amoureux

Célèbre pour ses amours tumultueuses avec le peintre Diego Rivera, l’artiste mexicaine Frida Kahlo semble inspirer particulièrement  les romanciers : Le Clézio avec son célèbre Frida et Diego mais aussi Gérard de Cortanze qui lui consacre deux romans, Frida Kahlo, la beauté terrible (nouvelle fenêtre), qui raconte la vie et l’œuvre de l’artiste puis Les amants de Coyoacan (nouvelle fenêtre), centré sur la période où le couple Kahlo/Riviera reçoit à Mexico un certain Trotski, réfugié d’URSS, qui tombe fou amoureux de la belle peintre… Plus récemment, à la rentrée littéraire de septembre dernier (2019), Claire Berest s’intéresse à la relation amoureuse mouvementée de l’artiste dans son roman Rien n’est noir (nouvelle fenêtre).

C’est aussi une très belle histoire d’amour que celle de Léonora (nouvelle fenêtre) d’Elena Poniatiwska.

Ce gros roman raconte la vie de Léonora Carrington, peintre, romancière et dramaturge de sa naissance dans le Lancashire au Mexique où elle s’installera, en passant par le Paris bohème des années 1930 où elle fréquente les surréalistes. Plongés dans l’atmosphère intellectuelle cosmopolite et avant-gardiste de l’internationale artistique et surréaliste des années, on suit la vie de celle qui vécut une histoire d’amour passionnée avec l’artiste Max Ernst.

Cet « amour fou » avait déjà été raconté dans Max et Léonora par Juliette Roche qui s’était concentrée sur les années 1937 à 1940, date où le peintre fut arrêté et qui conduisait Leonora dans une fuite éperdue aux limites de la folie.

Dans Leonora, l’auteur, qui a elle-même connu Léonora Carrington, retrace la totalité du parcours de l’artiste et dresse le portrait d’un personnage « incandescent, viscéralement libre et passionnée, surréaliste par nature » (extrait de la présentation de l’éditeur, Actes Sud).

Un personnage essentiel, la femme

Muses, rivales, complices ou castratrices, les femmes ou compagnes d’artistes sont de fabuleux personnages pour le roman : dans L’indolente (nouvelle fenêtre), Francoise Cloraec dresse le portrait de Marthe Bonnard, un personnage réel mystérieux à l’histoire complexe, mais hélas, le livre laisse un peu le lecteur amateur de Bonnard sur sa faim.

Il est ainsi question de sentiments amoureux dans La veuve Basquiat : une histoire d’amour (nouvelle fenêtre) de Jennifer Clément qui raconte la relation agitée qui unit le peintre le plus trash des années 80 à New York à une femme, amante et muse.

Dans les romans sur ces femmes inspirantes, on citera aussi La vie rêvée de Gabrielle : Muse des Renoir (nouvelle fenêtre) de Lyliane Mosca.

La vie de Gabrielle Renard est un roman. Un roman vrai et en couleurs qui commence en 1894, quand, toute jeune, elle quitte sa Champagne natale pour devenir bonne à Paris chez les Renoir. Sa beauté simple mais rayonnante lui vaut de poser bientôt pour le célèbre peintre. Egalement nourrice du petit Jean, le futur cinéaste, elle contribue grandement à son éducation. (extrait de la présentation par l’éditeur)

Si les romans cités dans cet article évoquent la vie de peintres réels, de nombreux auteurs recomposent le personnage d’artiste, créant de toutes pièces (ou pas…) des artistes et des vies de fictions (à suivre prochainement sur Liseur ). 

 

Les Rencontres de Liseur (4) : La saga Maeght

15 Mar

Dans le cadre des conférences des Rencontres de Liseur 2018-2019,  vous êtes tous invités le samedi 23 mars 2019 à 16h à La Médiathèque pour rencontrer, écouter et dialoguer avec Yoyo Maeght, petite fille du célèbre collectionneur et galeriste Aimé Maeght : une rencontre exceptionnelle autour de son livre La saga Maeght et une plongée dans le microcosme du monde de l’art en France ainsi que dans l’intimité d’une famille élargie aux artistes.

© Yoyo Maeght

Descendante d’Aimé, le fondateur, Yoyo Maeght est tout à la fois, éditrice, galeriste, commissaire d’expositions, magistrate et enseignante ; elle est l’auteure de plusieurs ouvrages parmi lesquels Maeght : l’aventure de l’art vivant (nouvelle fenêtre), La Fondation Marguerite et Aimé Maeght : l’art et la vie (Gallimard, 2010) et La Saga Maeght (nouvelle fenêtre) (Robert Laffont, 2014).

La Saga Maeght de Yoyo Maeght (catalogue de La Médiathèque - nouvelle fenêtre)

 

Samedi, lors de cette rencontre, Yoyo Maeght vous présentera son grand-père, Aimé Maeght. Orphelin de guerre déplacé, jeune graveur lithographe, il devient l’ami des plus grands artistes du XXe siècle, à commencer par Pierre Bonnard, Henri Matisse et Georges Braque avant de devenir l’un des plus importants marchands d’art.

Les rencontres, sa passion pour l’art, son discernement, feront de lui une référence au rôle déterminant.

Je cherche la garantie de l’authenticité de l’œuvre dans l’homme.

Aimé Maeght (« Radioscopie » par Jacques Chancel, 25 juin 1969, France Inter/ ARCHIVE INA)

© Yoyo Maeght

 

Visionnaire, il créera avec son épouse, non seulement un écrin mais encore une fondation à Saint-Paul-de-Vence (nouvelle fenêtre) qu’il laisse à la postérité.

Pour en savoir plus sur la Fondation Marguerite et Aimé Maeght, consultez notre Zoom sur…  (nouvelle fenêtre) qui y est consacré sur le site de La Médiathèque.

Yoyo Maeght vous fera entrer dans l’intimité des artistes, en décrivant l’épopée Maeght, de 1930 à aujourd’hui, avec les rencontres, les artistes, les audaces, les drames, les projets et les réalisations, photos d’archives à l’appui.

Patchwork Yoyo Maeght

© Yoyo Maeght

Prenez de la hauteur, venez penser le monde d’aujourd’hui avec Les Rencontres de Liseur !

PRATIQUE : rendez-vous le samedi 23 mars 2019  à 16h à la médiathèque Gustave-Eiffel (111 rue Jean-Jaurès- Levallois – 01 47 15 76 43). Entrée libre.

BONUS : Retrouvez notre sélection de documents autour de « La saga Maeght : les artistes exposés à la Fondation » sur le site de votre Médiathèque (nouvelle fenêtre)

Expo à voir d’urgence : « Les Hollandais à Paris » au Petit Palais

8 Mai

Profitez des jours fériés (et ou des ponts pour les chanceux 🙂 pour aller au Petit Palais  ! Il reste quelques jours pour y voir  l’exposition, Les Hollandais à Paris, dont le titre ne laisse pas assez présager la découverte fabuleuse que l’on y fait. On s’attend à voir des peintures intimistes ou des vanités à la facture virtuose, on se dit qu’on a déjà admiré le plus grandiose avec Vermeer l’année dernière, mais dès la porte franchie, on a le bonheur de parcourir près de deux siècles de peinture et de découvrir un formidable chassé-croisé d’influences, d’interactions et d’échanges artistiques mis en valeur dans une scénographie impeccable.

Il faut d’abord parler du lieu, le superbe Petit Palais, édifié par Charles Girault, qui forme avec le Grand Palais et le Pont Alexandre III, un ensemble conçu spécialement pour l’Exposition Universelle de 1900. Le simple fait d’entrer dans le bâtiment est déjà un plaisir puisque l’on accède à l’exposition temporaire en empruntant la longue galerie sud aux plafonds majestueux. Ensuite, dès l’entrée dans l’exposition, le ton est donné : élégant, lumineux, didactique et sans ostentation.

Une scénographie parfaite

Les salles se succèdent offrant au spectateur un parcours chronologique, mais aussi thématique, qui va de la fin du XVIIIe aux années 1940. Les tableaux, ni trop nombreux ni trop rares sont mis en valeur par la couleur des murs, dans des tons profonds qui changent dans chaque salle, offrant une atmosphère agrémentée parfois d’un décor architectural discret comme une verrière ou une rotonde.  Cette mise en scène sobre a l’élégance de servir d’écrin aux œuvres exposées et non de les écraser.

Rappelant que l’art est l’œuvre d’hommes et de femmes (bien qu’il n’y ait pas de représentante féminine dans les peintres choisis) soit d’individus aux parcours, caractères et sensibilités particuliers, chaque salle ouvre sur le portrait de l’artiste exposé dans celle-ci. Cette mise en perspective d’un visage, d’un homme et de son œuvre donne à l’exposition un caractère très humaniste, que l’on retrouve dans le choix des œuvres et dans la scénographie générale.

Une promenade en histoire de l’art

Comme son titre l’indique, le parti pris de l’exposition est de faire découvrir le travail de ces peintres hollandais venus à Paris pour y travailler, enrichir leur technique ou renouveler leur inspiration mais aussi de souligner le formidable jeu d’influences et d’interactions esthétiques entre les artistes.

Neuf peintres hollandais sont ainsi exposés : Gérard van Spaendonck pour la fin du XVIIIe et Ary Scheffer pour la génération romantique ; Jacob Maris, Johan Jongkind et Frederik Kaemmerer pour le milieu du XIXe siècle et enfin, George Breitner, Vincent van Gogh, Kees van Dongen et Piet Mondrian pour la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Leurs œuvres sont présentées aux côtés de celles d’artistes français contemporains comme Géricault, David, Corot, Millet, Boudin, Monet, Cézanne, Signac, Braque, Picasso… Extrait de la présentation sur le site du Petit Palais (nouvelle fenêtre)

L’exposition nous fait vivre un moment de l’histoire de l’art d’une richesse incroyable puisque la période voit naitre différents mouvements picturaux majeurs. On commence la visite avec des peintres de cour qui franchissent les épreuves de la Révolution sans trop de dommages aux côtés d’un David ou d’un Géricault, puis on admire ces peintures de fleurs qui sont autant des chefs d’œuvre de virtuosité que des démonstrations de symboles et de culture esthétique.

© Adagp, Paris 2018

Ensuite, à travers l’œuvre des ces artistes hollandais imprégnés de ce qui se fait dans le creuset d’art parisien et qui y apportent leur touche ou leur inspiration, on assiste à la naissance du paysage comme sujet pictural, d’abord réalisé en atelier puis en plein air. Petit à petit, de salle en salle, on suit les premiers frémissements de l’ impressionnisme, on côtoie l’école de Pont-Aven ou de Barbizon, on flirte avec le fauvisme et les nabis, on fait un détour vers l’art de l’affiche pour finir avec Piet Mondrian qui portera les expérimentations du cubisme jusqu’à une apogée quadrillée et colorée dont il fera sa signature.

Mon conseil : ne pas manquer un étonnant tableau de rochers de Fontainebleau qui devient quasi abstrait par son découpage et son cadrage.

Dans chaque salle, il est très intéressant de s’arrêter sur les tableaux mis en relation par les commissaires d’exposition, œuvres de peintres français, sources d’inspiration ou d’apprentissage pour les Hollandais, mais la juxtaposition s’avère souvent troublante d’hommages, d’échanges et d’enrichissements mutuels. Outre ce face à face balisé, chacun peut aussi faire son propre cheminement selon ses connaissances ou préférences, ainsi certains tableaux peuvent évoquer des Vuillard, des Bonnard ou des Klimt.

Dans ce foisonnement artistique et poreux où chacun s’enrichit de l’autre, il est amusant de constater comment le travail des artistes se transforme, emprunte, reproduit et sublime, puis diffuse de nouvelles manières de peindre d’un côté ou l’autre des frontières. Ainsi Van Gogh qui arrive avec les teintes brunes (celles de ses célèbres Mangeurs de pomme de terre (nouvelle fenêtre) conservés au musée Van Gogh d’Amsterdam) dans ses premiers paysages des toits de Paris  va petit à petit éclaircir ses ciels et sa palette pour finir du côté d’Arles avec les couleurs qu’on lui connait.

Une période fondatrice pour le marché de l’art

En sous-texte de l’histoire de la peinture, l’exposition montre aussi combien ces deux siècles sont un moment clé pour le commerce de l’art qui se développera dans les siècles à venir, puisque l’on y voit le système de reconnaissance et de validation des artistes évoluer, du Salon officiel en passant par celui des Refusés jusqu’à la naissance du marché de l’art tel que nous le connaissons. Au fil des salles, de petites toiles qui ne sont pas forcément les plus exceptionnelles en facture montrent cette transformation  : de l’art officiel et reconnu par le Salon, qui permettait d’obtenir des commandes, on passe aux premiers ateliers privés pour dames de bonne famille puis à ceux de certains artistes comme Jongking qui y exposait de jeunes peintres non validés par le Salon, jusque là seul maitre tout puissant de l’art officiel.

Mon conseil : ne pas manquer le petit tableau qui montre le fameux Salon officiel, un enchevêtrement presque kafkaien de tableaux couvrant du sol au plafond  la galerie du Louvre.

On voit ainsi se mettre en place un autre circuit de légitimation, qui rompt avec la rigueur et les tendances conservatrices du Salon et promeut de nouveaux acteurs, les marchands d’art dont le rôle deviendra majeur au XXe siècle, et dont Adolphe Goupil est un des premiers représentants.  Dans la salle consacrée à l’artiste Frederik Kaemmerer et aux autre artistes de la maison Goupil, on mesure la complexité de ce délicat équilibre entre art et commerce, avec une production artistique qui s’adapte  – voire crée -, le goût du jour, plait et se vend.

Après l’explosion de couleurs  de Van Dongen, l’exposition se termine avec une salle consacrée à Mondrian qui ayant découvert le cubisme (expérimenté puis délaissé par Picasso et Braque) choisira de le pousser à sa limite, en allant presque au delà de la décomposition cubiste pour finalement  l’épurer puis le colorer.

Mon conseil : le magnifique paysage de Cézanne, père du cubisme selon certains et le paysage des toits de Paris vus par une fenêtre de Mondrian à comparer avec la photo de cette même vue, qui donne un autre éclairage à ce que l’on connait généralement de Mondrian.

C’est à vous !

Il reste quelques jours (jusqu’au 12 mai ) pour aller visiter cette exposition au Petit Palais : ne la manquez pas ! Pour préparer ou prolonger votre visite :

La billetterie sur le site du Petit Palais (nouvelle fenêtre)

Le catalogue de l’exposition Les Hollandais à Paris (bientôt disponible à La Médiathèque)

L’émission La dispute du 21/02/2018 (nouvelle fenêtre) consacrée à l’exposition.

Pour les amateurs d’art et d’illustrations : la gravure

26 Avr

La gravure est l’art de creuser différents supports pour faire ressortir un motif qui est alors encré et passé dans une presse, ce qui donne une image imprimée. Ce résultat s’appelle une estampe (voir La gravure de Maria Cristina Paoluzzi (nouvelle fenêtre) pour plus de précisions sur l’histoire de la gravure).

Plusieurs techniques de gravures permettent de réaliser des illustrations :

– La gravure sur bois (ou xylogravure) est l’une des plus anciennes. Elle aurait été pratiquée dès le VIIe siècle en Asie. En Occident, la plus ancienne pièce de bois gravée daterait de 1370 et a été retrouvée en 1899 : c’est le bois Protat (voir le blog de la BNF pour plus de précisions (nouvelle fenêtre) )

– La linogravure (ou gravure sur linoléum) est une technique dérivée de la gravure sur bois, où le bois est remplacé par le linoléum. Ce matériau apparait en Angleterre en 1863. Il est d’abord utilisé pour recouvrir les sols puis sert de support à la gravure à partir de 1900.

– La carte à gratter est issue du « dessin par grattage » connu depuis l’Antiquité. À l’origine du graffiti, cette technique consiste à superposer plusieurs couches de plâtre que l’artiste gratte pour faire apparaître la couche inférieure. Aujourd’hui, la carte à gratter est réalisée à base de carton enduit d’une pâte qu’on peut recouvrir d’encre de Chine noire pour des illustrations en noir et blanc par exemple. Dans ces illustrations, le noir est la couleur principale, elle constitue le fond de l’image.

Ces différentes techniques sont classées par ordre de difficulté, le linoléum étant plus souple et donc plus facile à creuser que le bois ; et la carte à gratter ne nécessitant qu’une plume bien taillée ou tout outil permettant de faire apparaître la couche inférieure du support. Pour ceux qui souhaitent tenter l’expérience, par exemple lors d’un dimanche après-midi pluvieux, une gomme ou une pomme de terre peuvent faire office de support.

Les artistes utilisant ces techniques sont peu nombreux dans le domaine des livres illustrés. C’est un travail long et peu précis qui ne laisse pas beaucoup de place aux détails. Mais ceux qui se sont lancés dans cette aventure nous permettent aujourd’hui d’admirer avec un œil nouveau des ouvrages aux illustrations remarquables.

Les livres illustrés en linogravure :

L’illustratrice Joëlle Jolivet utilise régulièrement cette technique :

Dans le livre, Fani Marceau & Joëlle Jolivet (nouvelle fenêtre)

365 pingouins, Jean-Luc Fromental & Joëlle Jolivet (nouvelle fenêtre) : une façon ludique et amusante d’apprendre à compter.

 

Également, Solenne et Thomas, deux graphistes illustrateurs freelance du Studio Tomso (nouvelle fenêtre)  utilisent la linogravure comme technique d’illustration dans un ouvrage jeunesse appelé L’oiseau d’or (nouvelle fenêtre), sur l’ouverture au monde. Chaque planche au format panoramique met à l’honneur une gravure en couleur et un animal.  L’oiseau d’or présent sur toutes les pages est recouvert d’une fine feuille dorée reconnaissable à la vue et au toucher.oiseau-or

 

Les livres illustrés à la carte à gratter (principalement des bandes-dessinées) :

L’auteur suisse de Bandes-dessinées Thomas Ott est l’un des rares auteurs contemporains à travailler avec la carte à gratter  :

Cinema panopticum, Thomas Ott (nouvelle fenêtre).  Aucun dialogue, une attraction, cinq histoires et une atmosphère oppressante. Voici les principaux ingrédients de travail de Thomas Ott pour l’écriture de cette bande-dessinée.

73304-23-4153-6-96-8, Thomas Ott (nouvelle fenêtre). A quoi peut bien correspondre cette suite de numéros me direz-vous. Pour le savoir, il faudra lire cette bande-dessinée. Et par « lire » j’entends « observer attentivement les images » car comme vous l’aurez compris, la marque principale de Thomas Ott est l’absence de dialogue.

Dark Country, Thomas Ott (nouvelle fenêtre) . L’acteur et réalisateur Thomas Jane réalisa en 2008 un film appelé Dark Country. Connaissant et appréciant le travail de Thomas Ott, il demande à ce dernier d’en écrire la bande-dessinée, librement adaptée. Thomas Ott interprète donc cette histoire à sa façon, sans avoir vu le film au préalable.

Autres exemples :dracula hippolyte

  • La bande dessinée adaptée du roman de Bram Stoker : Dracula, de Hippolyte (nouvelle fenêtre) .
  • En 1974 Jacques Tardi publie une bande-dessinée intitulée Le démon des glaces, dont les illustrations sont toutes réalisées à la carte à gratter.Tardi

Les documentaires illustrés en gravures :

Pour aller plus loin :

 

Rodin, l’exposition du centenaire au Grand Palais

31 Mai

On croit tout savoir de Rodin : immense sculpteur français du XIXe, barbu célèbre pour ses liaisons tumultueuses et créateur d’une œuvre colossale dont le célèbre Penseur qui orne la plupart des manuels de philosophie. Tout cela est vrai… mais Rodin. L’exposition du centenaire qui se tient à Paris au Grand Palais jusqu’au 31 juillet 2017 propose un éclairage original en insistant sur le côté avant-gardiste, précurseur et résolument moderne de l’œuvre d’Auguste Rodin.

Une formation décisive

Refusé à la prestigieuse et académique École des Beaux-Arts, Rodin entrera aux Arts Décoratifs, que l’on appelle alors la petite* école (*sur l’échelle du prestige). Ces études, destinées à former des décorateurs ou des ornemanistes, lui apprendront la technique (et Rodin n’en manque pas) mais aussi un mode de travail et d’organisation, notamment la reproduction/réutilisation d’un même motif. Ainsi, outre son immense capacité de travail, c’est grâce à une certaine conception et organisation de sa création qu’il a pu produire autant d’œuvres en une seule vie.  Car chez Rodin, rien ne se perd… D’ailleurs, il garde tous ses plâtres (esquisses et travaux plus aboutis qui servent ensuite à la réalisation de ses œuvres en marbre ou en bronze) dont on peut voir des exemples à l’étage de l’exposition parisienne. Tout pourra être réemployé plus tard, dans un sens ou dans un autre.

On est en plein XIXe mais on pourrait déjà parler d’efficience pour qualifier le travail de Rodin.

Article Une leçon d’expressionnisme par Rodin sur le site du Grand-Palais (nouvelle fenêtre)

© Musée Rodin (photo Christian Baraja)

À cette technique particulière de réemploi, qui devient presque une marque de fabrique, l’artiste associe la nouveauté des sujets : la vieillesse, les petites gens avec une focalisation sur l’expression, d’où une première partie de l’exposition appelée Rodin expressionniste. Il faut absolument regarder les visages et les attitudes des célèbres Bourgeois de Calais  : chacun d’eux exprime un sentiment, peur, colère, acceptation, désespoir… soit les diverses réactions de ces notables du 14e siècle en train de livrer leur ville aux Anglais à l’issue d’un siège affamant. Les mains sont elles aussi remarquables, non seulement par leur taille, avec une disproportion volontaire, mais aussi par la réutilisation d’une même main sur plusieurs des personnages.

Une question de points de vue

Ce réemploi de « morceaux » est à la fois un gain de temps et un focus sur la « 3D » de toute sculpture. Car Rodin joue sur ce qui fait l’essence d’une ronde bosse  : le fait que le spectateur doive tourner autour pour en appréhender toute la richesse. Chez Rodin, plusieurs points de vue sont nécessaires pour comprendre le tout. On pourrait comparer cette façon de concevoir une œuvre à celle des romanciers qui travaillent eux aussi sur le point de vue, n’hésitant pas à en donner plusieurs versions via différents personnages. Mais on peut évidemment aussi penser au cinéma, qui utilise plusieurs caméras pour filmer une même action.

Toute sa vie, Rodin travaillera avec des « résidus » de ses œuvres, soit des morceaux de précédentes sculptures qu’il appelait ses « abattis » , soit des figures entières qu’il assemblait, modifiait, positionnait et recollait dans des positions différentes au gré de ses envies créatives.

Tout au long de l’exposition, plusieurs cas de réutilisation sont visibles, plus ou moins perceptibles au premier coup d’œil. L’exemple le plus frappant est celui des Trois ombres : car les trois éphèbes sont en réalité le même, mais présenté sous d’autres angles. Un des défis du spectateur pourrait être de repérer dans l’œuvre exposée en 2017 toutes les figures dupliquées, car l’ingénieux Rodin joue, non seulement sur l’orientation de ses figures, mais aussi sur leurs proportions.

Libres associations de formes et matières

Amateur d’antiques, il n’hésitera pas non plus à associer des vestiges du passé à son propre travail. Familier des associations et du réemploi, il travaille en même temps sur les rapports de proportion, ce dont l’art des siècles suivants s’inspirera.

Ainsi Rodin comprendra très vite l’importance du socle. La petite histoire raconte qu’il  en a expérimenté la nécessité dès L’homme au nez cassé, un portrait connu pour être la première œuvre officielle de Rodin. Sa première version se verra refusée au Salon, donc ne pourra faire l’objet d’une commande d’un marbre ou d’un bronze, ce qui était l’objectif d’une validation par le Salon. Rodin transforme alors son portrait d’un des forts des Halles (nouvelle fenêtre) en buste antique en le dotant d’un arrière de crâne et d’un buste découpé à la romaine.

© Musée Rodin

Ainsi, d’un échec, il fera une réussite… Plusieurs fois au cours de sa carrière, Rodin, qui fut en son temps aussi admiré que critiqué, sut utiliser les reproches faits à ses œuvres pour en faire une véritable signature. Ainsi sa sculpture l’Âge d’airain provoqua un véritable scandale. Car son éphèbe alangui aux proportions réelles était si fidèle à la réalité qu’on accusa Rodin d’avoir effectué un moulage sur le corps de son modèle pour que le résultat soit aussi conforme à la nature ! Paradoxalement, ceci était à la fois un compliment extraordinaire mais aussi l’insulte suprême pour un sculpteur. Mais Rodin en tirera aussitôt des leçons  : à partir de là, ses œuvres monumentales seront désormais d’une taille plus grande (presque 1.5 X la taille humaine).

Mais si Rodin écoute la critique, il ne se renie pas pour autant : il suffit de voir son merveilleux Balzac, qui fut honni et ne sera finalement pas celui installé avenue de Friedland où se dresse un Balzac inconsistant dont l’auteur (Alexandre Falguière) n’est pas resté dans les mémoires. Celui de Rodin étonne au contraire par sa stature, son ample vêtement, son cou de taureau et son visage presque brutal : incarnation magistrale de  la force de travail du grand écrivain français.

Père de la sculpture moderne

En parallèle d’une œuvre conforme à la demande de son temps, Rodin poursuit tout au long de sa vie ses recherches sur formes et matières avec un travail moins consensuel  et … beaucoup moins XIXe  : contraste, déformation, dépouillement, assemblage de fragments, découpage particulier et recadrage, jeu sur les pleins, les vides et la lumière.

Bref tout ce qui constituera l’essence formelle de l’art du XXe est déjà en germe dans l’œuvre de l’artiste du XIXe.

Rodin et Baselitz en regard

L’exposition du Grand-Palais consacre ainsi toute sa dernière partie à la « descendance » de Rodin : tendance actuelle de la scénographie des expositions, le dialogue art du passé/art contemporain est ici justifié et éloquent : dès la première salle, le spectateur a pu voir un magnifique face à face Rodin/Baselitz.

Il est amusant de savoir que l’artiste contemporain n’avait pas prévu de rendre hommage à Rodin mais qu’une fois sa pièce terminée, il s’est aperçu combien elle ressemblait au fameux Penseur ! Dans cette dernière partie, arrêtez-vous absolument devant l’homme qui marche, parallèle Giacometti/Rodin, ou encore devant l’œuvre du sculpteur gallois Barry Flanagan (1941-2009)  dont les trois lièvres dansant rendent hommage au Trois ombres de Rodin.

En conclusion, une expo à ne pas manquer pour comprendre la modernité du travail de Rodin et  la voie que ce grand sculpteur a ouvert pour les artistes des siècles suivants.

Pour préparer ou compléter votre visite :

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