Tag Archives: Grande guerre (1914-1918)

Le coin de La Médiathèque de novembre 2018 commémore l’Armistice de 1918

14 Nov

La victoire se tient après nos jugulaires

Et calcule pour nos canons les mesures angulaires

Nos salves nos rafales sont des cris de joie

Ses fleurs sont nos obus aux fleurs merveilleuses

Sa pensée se recueille aux tranchées glorieuses

Extrait d’Étendards de Guillaume Apollinaire in Calligrammes publié en avril 1918.

 

  • Là où poussent les coquelicots, un film documentaire de Vincent Marie et Laurent Segal

Vincent Marie, historien, et Laurent Segal réalisent un film exceptionnel sur la vie quotidienne des soldats entre 1914 et 1918, vue à travers la bande dessinée. Ils font appel à neuf dessinateurs, de différentes nationalités, qui ont travaillé sur le sujet : chacun son angle, chacun ses thèmes. Ensemble ils interrogent d’innombrables photos et images d’archives de l’époque ;  grâce aux fondus enchaînés, leurs dessins raniment et ressuscitent, des images anonymes et glacées de jeunes vies brisées. Le graphisme exprime davantage que des photos figées, il permet de supporter l’horreur, livre de nouvelles émotions et des souffrances durables. Le film dégage parfaitement les liens intimes qui existent entre la bande dessinée et la Grande Guerre et revendique le statut d’œuvre de vulgarisation : pour ceux qui en doutaient encore, la bande dessinée, grâce à Tardi, Joe Sacco, Vandermeulen…, se révèle un excellent vecteur de transmission de notre Histoire !

Ce film a été projeté le jeudi 8 novembre à 19h30 à La Médiathèque en présence de Laurent Segal à l’occasion de la commémoration de l’Armistice de 1918.

© Kilaohm Productions

Tournées par la section cinématographique de l’armée créée en 1915, ces images exceptionnelles ne nous montrent cependant qu’un versant de la guerre. Au service de l’effort national, elles disent la bonne humeur des soldats à l’avant et la détermination de l’arrière. Elles ne racontent pas le doute, la tristesse, et surtout pas la mort. À nous de nous rappeler que ce qu’elles ne montrent pas est au moins aussi important que ce qu’elles ont l’ambition de prouver.

Nous sommes en 1914 dans l’East End, un des quartiers de Londres. La guerre vient d’éclater. John Patterson, étudiant en littérature, refuse de s’enrôler bien que soumis à la pression patriotique de son entourage. Mais un événement l’oblige finalement à quitter ses livres pour s’engager… Consigné à faire le courrier pour deux de ses camarades d’infortune,  John se trouve confronté aux horreurs de la guerre avec ses charniers, ses cadavres, ses mutilés ; il observe les errements des uns, les tourments des autres et les choix souvent contraints par tous… Sur le front, les notions de courage, de lâcheté et d’héroïsme sont bien éloignées de celles véhiculées par la propagande à l’arrière.

À l’image des contradictions de l’époque, Courrier des tranchées est une fiction tout en nuance habitée par des personnages que tout oppose, un de ces romans dont la trame à la fois tragique et captivante ne cesse de progresser au fil des pages. L’héroïsme et la lâcheté, l’autoritarisme aveugle et l’obéissance, les chagrins d’amour et les amitiés indéfectibles entre frères d’armes, les livres et la poésie qui aident à lutter contre la barbarie sont autant d’éléments constitutifs de ce roman qui amène à réfléchir sur le devenir des convictions et la nature réelle du courage en temps de guerre.

12 novembre 1918. Belgique. Dans un camp de prisonniers français, Augustin apprend que la guerre est finie. Il va pouvoir enfin rentrer chez lui et retrouver sa femme Geneviève.

Alors, Augustin se souvient… Pour survivre dans les tranchées, pour atténuer la douleur de regarder ses compagnons mourir sous ses yeux, Augustin a lu et relu les  » Valentines « , les lettres d’amours enflammées de sa femme. Augustin se souvient aussi de la perte de son enfant, de la bonne Louisa, de son ennemi de toujours Félicien.

Mais une fois la guerre vraiment terminée pour lui, son retour sur sa terre ne va pas se passer comme prévu et la douloureuse vérité sur sa femme va petit à petit lui être révélée…

Cette bande dessinée au graphisme pictural est un magnifique récit fait de flash-backs où le dessin à la gouache de Christian De Metter vient renforcer certaines images dures des soldats, des gueules cassées et de la méchanceté paysanne. Un livre poignant et touchant sur les ravages de la guerre, qui a reçu le Prix public du Festival d’Angoulême en 2005.

La Première Guerre mondiale est racontée d’année en année, chaque double-page explique un évènement, de la bataille de la Marne au soutien de l’Amérique. Les cartes sont simples à comprendre, les dessins rendent l’ensemble ludique et agréable à la lecture. La guerre est abordée du point de vue de plusieurs pays, sur terre, sur mer et dans les airs. On nous parle du front, de la politique, des batailles et des tranchées mais aussi de l’arrière, de la société civile et du rôle des femmes.  Bien que destiné à la jeunesse, ce documentaire comporte des chiffres et des noms précis qui instruiront les plus grands. Ainsi adultes et enfants y apprendront des choses intéressantes et faciles à mémoriser notamment grâce au lexique et les courtes biographies des personnalités de l’époque. Excellent livre pour jeter des bases historiques claires et précises avant d’approfondir le sujet avec des ouvrages complémentaires.

L’illustration d’en-tête est tirée de la fresque de 60 mètres réalisée par Joe Sacco en 2016 pour le musée Thiepval (nouvelle fenêtre) dans la Somme.

Merci à Marianne G., Patricia D., Nadia C. et Fanélie B. pour la rédaction de cet article.

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Les romans sur la Première Guerre mondiale

8 Nov

On ne compte plus les romans sur la Première Guerre mondiale. L’horreur de la Grande guerre, qu’on pensait être la dernière, a donné lieu à de nombreux témoignages sur les Poilus, les conditions de vie dans les tranchées ou la vie de ceux qui sont restés a l’arrière, de ceux qui attendent qu’un proche leur revienne et qui vivent dans la peur. À l’occasion de la commémoration du centenaire de l’Armistice de 1918, La Médiathèque vous propose une sélection de romans différents pour comprendre l’ampleur de ce conflit.

Le front et les tranchées

À l’ouest rien de nouveauErich Maria Remarque (nouvelle fenêtre) : Erich Maria Remarque est né en 1898 en Allemagne. Il a donc 16 ans quand débute la Première Guerre mondiale. Il est mobilisé en 1916 et raconte son quotidien et celui de ses camarades dans les tranchées. C’est un roman pacifiste sur le premier conflit mondial qui permet de se rendre compte que soldat allemand et soldat français partagent les mêmes conditions de vie au front. Erich Maria Remarque décrit la réalité de la guerre, ses dommages physiques et psychologiques et ses buts souvent trop lointains par rapport à la réalité des combats.

Il rencontre un grand succès à sa publication en 1929, puis son roman est adapté au cinéma en 1930 par Lewis Milestone (retrouvez ce film à La Médiathèque – nouvelle fenêtre). À la prise de pouvoir par Hitler en 1933 ses livres sont brûlés dans un autodafé et en 1938 Erich Maria Remarque est déchu de sa nationalité allemande. Il s’exile en Suisse puis aux États-Unis où il est naturalisé en 1947.

Erich Maria Remarque est également une des sources d’inspiration d’Edgar Hilsenrath (un auteur à (re)découvrir dans notre article : Aurez-vous assez de second degré pour vous lancer dans la lecture de… Edgar Hilsenrath ?), auteur de Le Nazi et le Barbier (nouvelle fenêtre) et Fuck America (nouvelle fenêtre).

L’adieu aux armesErnest Hemingway (nouvelle fenêtre) : roman d’essence autobiographique où la première Guerre Mondiale y est décrite du point de vue d’un ambulancier américain travaillant pour la Croix Rouge italienne. Métaphore d’une guerre absurde, ce roman décrit les sentiments des protagonistes sans saveur et l’amour parait insignifiant. Les événements racontés ne semblent pas susciter d’empathie de la part du personnage principal, tout est maussade et gris.

Voir également l’adaptation cinématographique de Frank Borzage (nouvelle fenêtre)

CrisLaurent Gaudé (nouvelle fenêtre) :  » Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front : « l’homme-cochon ». A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix des compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité, prenant en charge collectivement une narration incantatoire, qui nous plonge, nous aussi, dans l’immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes. » Résumé issu du site Internet des éditions Actes Sud (nouvelle fenêtre).

Voyage au bout de la nuitFerdinand Céline (nouvelle fenêtre) : la première Guerre Mondiale est la première étape de ce roman. Les tranchées, les ordres arbitraires des supérieurs hiérarchiques, la mort, tous ces événements participent à mettre fin à l’innocence de notre personnage Ferdinand Bardamu qui traverse les périodes historiques et les continents pour nous peindre une fresque du XXe siècle.

Les gueules cassées

La chambre des officiersMarc Dugain (nouvelle fenêtre) : roman qui a popularisé les blessés de la face, les gueules cassées. C’est le premier livre de Marc Dugain, romancier et réalisateur français. Il a reçu deux prix littéraires, celui des Libraires en 1998 et celui des Deux-Magots l’année suivante. Vous pouvez également trouver son adaptation cinématographique (nouvelle fenêtre) par le réalisateur François Dupeyron à La Médiathèque.

Au revoir là-hautPierre Lemaître (nouvelle fenêtre) : « Fresque d’une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d’évocation, Au revoir là-haut est le grand roman de l’après-guerre de 14, de l’illusion de l’armistice, de l’État qui glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants, de l’abomination érigée en vertu. Dans l’atmosphère crépusculaire des lendemains qui déchantent, peuplée de misérables pantins et de lâches reçus en héros, Pierre Lemaitre compose la grande tragédie de cette génération perdue avec un talent et une maîtrise impressionnants. » Babelio

Vous pouvez retrouver le roman (nouvelle fenêtre), le livre audio (nouvelle fenêtre), la bande dessinée (nouvelle fenêtre) et le film (nouvelle fenêtre) avec Albert Dupontel à La Médiathèque.

 

Les Poilus

Les croix de bois – Roland Dorgelès (nouvelle fenêtre) : journaliste engagé au front comme fantassin, Roland Dorgelès commence à écrire Les Croix de bois en 1918, à partir de notes prises sur le vif et de la correspondance adressée à sa maîtresse et à sa mère. Ce roman obtient le Prix Femina en 1919.

Il y raconte le quotidien des Poilus, la vie au front et dans les tranchées. Pour avoir sa vision complète de la guerre de 14, vous pouvez retrouver l’ensemble de ses récits dans « D’une guerre à l’autre : Les croix de bois, Le cabaret de la Belle Femme, Le réveil des morts, La drôle de guerre, Retour au front, carte d’identité » (nouvelle fenêtre) disponible à La Médiathèque.

 

L’amour

Un long dimanche de fiançailles – Sébastien Japrisot (nouvelle fenêtre) : Prix interallié en 1991, adapté au cinéma par Jean-Pierre Jeunet en 2004 (nouvelle fenêtre), ce roman de guerre et d’amour parle de séparation et de sentiments. Matilde fera tout ce qui est possible pour retrouver Manech, son amoureux parti au front et déclaré disparu.

14 Jean Echenoz (nouvelle fenêtre) : roman assez court sur le destin de cinq Poilus pendant la Première Guerre mondiale. Ce roman s’attarde plus sur le quotidien bouleversé des soldats que sur l’horreur de la guerre en général, sans pour autant l’occulter. Les sentiments des personnages sont mis en exergue et chaque détail du quotidien est décrit le plus fidèlement possible. Retrouvez également le livre audio lu par l’auteur (nouvelle fenêtre) à La Médiathèque.

 

Les témoignages

Ceux de 14Maurice Genevoix (nouvelle fenêtre) :  » Genevoix arrive au front à la fin du mois d’août comme sous-lieutenant au 106ème régiment d’infanterie stationné à Châlons-sur-Marne. Fort d’une très bonne résistance morale et physique, il fait face aux épreuves mais comme pour beaucoup de jeunes soldats la découverte de la guerre moderne est brutale en ces premiers mois meurtriers. Dès les premières semaines du conflit, il note dans ses carnets, sa guerre au jour le jour. Matière riche et vivante qu’il retravaillera in situ en recopiant ses carnets,  en les faisant lire et en les envoyant à ses correspondants. « Sous Verdun », premier des cinq ouvrages de Maurice Genevoix qui constitueront en 1949 « Ceux de 14 », parait en avril 1916. Blessé de trois balles un an auparavant, le jeune normalien passe seize mois en convalescence. Invalide à 70%, il est réformé et se consacre alors, jusqu’à la fin du conflit, au sort des orphelins de guerre en entrant au service de la fraternité franco-américaine. » Résumé tiré du site internet « La Grande Guerre en dessins » (nouvelle fenêtre)

Compagnie KWilliam March (nouvelle fenêtre) : un classique américain de la guerre des tranchées. Dans la droite ligne de A l’ouest rien de nouveau de Erich Maria Remarque, nous voyons la guerre du côté américain cette fois-ci. C’est la découverte de la guerre et du front par des soldats de l’US Marines, débarqués en 1917 en France.  C’est une multitude de témoignages, de vie et  d’émotions qui transparaissent dans ce roman. L’histoire s’inspire de celle de son auteur, William March (William Edward Campbell), un écrivain américain né à Mobile le 18 septembre 1893 et mort à La Nouvelle-Orléans en Louisiane le 15 mai 1954. Vous pouvez également télécharger ce roman en version numérique (nouvelle fenêtre) sur le site de La Médiathèque.

La main coupée, et autres récits de guerre Blaise Cendrars (nouvelle fenêtre) :  » En août 1914, un jeune poète suisse qui réside à Paris s’engage comme volontaire dans l’armée française. Bientôt reversé dans la Légion étrangère, Blaise Cendrars (1887-1961) combat sur le front de Somme puis il prend part à la grande offensive de Champagne. Grièvement blessé le 28 septembre 1915, à l’assaut des tranchées allemandes, il est amputé de son bras droit de combattant et d’écrivain. Il sera désormais le manchot des lettres françaises.Tout au long d’une œuvre abondante et d’une grande diversité, Cendrars est revenu sur l’année qu’il a passée au front et sur ses souvenirs de la Grande Guerre. Condamnant les idéologies qui ont déchaîné et exploité la violence, l’ancien caporal prend le parti des hommes dont il a partagé le combat et les souffrances. Avec une froide lucidité, il montre comment la civilisation européenne a sabordé ses valeurs pour se transformer en machine de guerre. Grande figure de la poésie moderne, ami d’Apollinaire, de Chagall et de Léger, l’auteur de La Prose du Transsibérien, de Moravagine et de L’Homme foudroyé est un témoin majeur de la Première Guerre mondiale qui a ravagé sans retour le monde contemporain et bouleversé sa vie d’homme et de poète. » Critique issue des Éditions Denoël (nouvelle fenêtre)

Un roman policier

tranchecailleTranchecaillePatrick Pécherot (nouvelle fenêtre) :  » Chemin des Dames, 1917, l’offensive du général Nivelle tourne à l’hécatombe. Dans l’enfer des combats, un conseil de guerre s’apprête à juger le soldat Jonas, accusé d’avoir assassiné son lieutenant. Devant l’officier chargé de le défendre défilent, comme des fantômes, les témoins harassés d’un drame qui les dépasse. Coupable ? Innocent ? Jonas est-il un simulateur ou un esprit simple ? Le capitaine Duparc n’a que quelques jours pour établir la vérité. Et découvrir qui est réellement celui que ses camarades ont surnommé Tranchecaille. »  Résumé issu de Babelio.

La poésie

calligrammes-9782070300082_0CalligrammesGuillaume Apollinaire (nouvelle fenêtre) : « Dans la revue «Les Soirées de Paris» qu’il a fondé deux ans auparavant, Apollinaire, journaliste et poète, signe, en 1914, cinq poèmes figuratifs, créations auxquelles il donne le nom d’idéogrammes. Il envisage alors de faire publier en album sous le titre de Et moi aussi je suis peintre, un ensemble d’«idéogrammes lyriques et coloriés». L’album ne paraîtra pas car au mois d’août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France: c’est le début de la première guerre mondiale et Apollinaire s’engage dans l’armée. Même s’il part se battre au front, il continue à écrire de nouveaux idéogrammes lyriques. En 1916, gravement blessé à la tête, il est transféré à Paris pour être opéré et suivre une longue convalescence durant laquelle il reprend ses activités littéraires : en 1918, le nouveau recueil qu’il intitulera Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916) est publié. Il réunit vingt-quatre poèmes dont une vingtaine de calligrammes. » Extrait de l’analyse du poème Calligrammes (nouvelle fenêtre)

 

L’illustration d’en-tête est tirée de la fresque de 60 mètres réalisée par Joe Sacco en 2016 pour le musée Thiepval (nouvelle fenêtre) dans la Somme.

La faute au Midi, les détails d’un scandale d’Etat

15 Sep
Cette histoire m’a été racontée par la bibliothécaire de Cuges, petite ville des Bouches-du-Rhône, que je salue au passage. Nous déplorions le régionalisme de mauvais aloi, qui nous emmène encore et toujours vers des excès sémantiques déplacés, ridicules parfois xénophobes : les Bretons seraient entêtés, les Normands indécis, les Auvergnats radins et les Provençaux… excessifs et fainéants !

Cette mauvaise réputation a d’ailleurs marqué profondément notre histoire et le début de la guerre de 1914 : les 20 et 21 août 1914, campagne de Lorraine, les soldats provençaux et corses du XVe corps d’armée sont lancés dans une offensive violente et mal préparée par l’Etat-major. C’est une véritable hécatombe : 10000 jeunes gens sont massacrés sans avoir même pu se défendre et Joffre, chef d’état-major, pour se dédouaner devant le gouvernement, les utilise comme bouc-émissaires et fait porter l’échec de la bataille à « leur manque de courage ».

Une véritable cabale politique explose !

A l’occasion des commémorations de la guerre 14, la ville d’Aix-en Provence et le Conseil général des Bouches-du-Rhône permettent à Jean-Yves Le Naour, historien de la Grande Guerre (que nous avons eu le plaisir de recevoir à la Médiathèque  en mai dernier) de mettre au point une exposition « La faute au midi, soldats héroïques et diffamés » afin de mettre en lumière les faits, dans un esprit didactique et, peut-être, un peu aussi, d’honorer la mémoire de ces jeunes soldats.

Cette très bonne BD, écrite par le même Jean-Yves Le Naour, illustrée par A. Dan et Sébastien Bouet a vu le jour dans la foulée : l’intelligence de la narration, l’art de la synthèse et de l’ellipse propre à la BD en font un témoignage qui nous donne envie de crier à l’injustice.

Cet événement capital pour la suite de la guerre est moins connu du grand public et probablement moins reluisant que la Bataille de la Marne. Il n’est pas sans me rappeler d’autres actualités plus proches de nous, souvent moins graves bien sûr, « l’esprit de clocher » exacerbé à des fins politiques reste probablement le pire de la République.

Alors, à mon tour, je vous conseille vivement la lecture de cette passionnante bande dessinée. Et pour aller plus loin, visitez Levallois 14

Quant à moi, c’est promis, je ne traiterai plus jamais mon mari d’entêté !

Comment se changer les idées en 14 ?

8 Sep
L’été a été chaud : depuis l’actualité fracassante du 28 juin à Sarajevo, l’assassinat de « l’apôtre de la paix »Jean Jaurès le 31 juillet, la mobilisation générale le 2 août, et maintenant la bataille qui fait rage sur la Marne … Partout, il n’est question que d’action, offensive, stratégie, avancée, recul.

Le Petit Parisien (Paris) du 8 septembre 1914

Aujourd’hui 8 septembre 1914 : chaleur lourde sur les zones de conflit.

Le temps commence à changer sur l’ouest de la France. L’anticyclone faiblit légèrement mais protège encore l’est du pays tandis qu’une dépression se creuse entre la Bretagne et l’Irlande. La pluie arrive d’abord sur la façade atlantique, puis des pluies orageuses remontent du sud vers le nord-est.
Sur le champ de bataille, il fait chaud et lourd (25 °C à Paris, 26 °C à Châlons-sur-Marne, 27,4 °C à Nancy). Dans la soirée et jusque dans la nuit, des pluies sont signalées à Paris, à Montmirail dans la Marne et à Mulhouse, par la météo allemande (…)  « la météo au temps de la grande guerre sur Météo France.« 

Fini le temps de l’insouciance qui berçait le début de ce bel été :  prendre le train vers les stations balnéaires, aller à Saint-Cloud pour assister au départ de la 12ème édition du Tour de France ou bien à Longchamp pour le Grand Prix, se presser dans les grands magasins à l’affût de la nouveauté.

Le ciel bleu azur a laissé place à l’orage d’acier… Charles Péguy tué il y a quelques jours sur le front de la Marne ouvre la longue liste des écrivains morts au combat.

La chanson En avant les p’tits gars, « le tube » patriotique de 1913 interprétée par Fragson et dont les paroles sont de Lucien Boyer hante les esprits et laisse un goût amer…

Toutefois ce 8 septembre 1914, il est encore possible de se changer les idées grâce à des romans ou de la poésie, derniers sursauts de légèreté avant que les « écrits du front » deviennent le phénomène culturel majeur.

Des romans à foison ! par ici :

  • Le Démon de midi de Paul Bourget paru aux éditions Plon-Nourrit encensé par la critique
  • La colline inspirée de Maurice Barrès aux éditions Emile-Paul Frères
  • L’enfant chargé de chaînes de François Mauriac aux éditions Grasset
  • Les copains de Jules Romain aux Editions de la Nouvelle Revue Française
  • Du côté de chez Swann de Marcel Proust publié chez Grasset à compte d’auteur
  • Le Grand-Meaulnes d’Alain-Fournier aux éditions Emile-Paul Frères
  • Le peuple de la mer de Marc Elder aux éditions Oudin couronné par le prix Goncourt
  • Le Rire jaune de Pierre Mac Orlan aux éditions Albert Méricant
  • Jean Barois de Roger Martin du Gard aux Editions de la Nouvelle Revue Française
  • La statue voilée de Camille Marbo chez Flammarion, Prix de la Vie heureuse ( devenu prix Femina)
  • Rouletabille chez le Tsar  de Gaston Leroux édité chez Pierre Lafitte

Un peu de poésie ? C’est par là :

  • Paul Claudel, La cantate à trois voix
  • Guillaume Appolinaire, Alcools
  • Rabindranath Tagore avec Gitanjale, offrande lyrique obtient le prix Nobel
  • Francis James, Feuilles dans le vent
  • Blaise Cendrars, La prose du Transibérien et de la petite Jehanne de France
  • Valéry Larbaud, O. Barnabooth 

D’ici quelques jours paraîtra en supplément du Journal de Genève un appel pacifiste,  chant d’optimisme dans les prémisses d’une guerre appelée à s’enliser :

« Ô jeunesse héroïque du monde ! Avec quelle Joie prodigue elle verse son sang dans la terre affamée ! Quelles moissons de sacrifices fauchées sous le soleil de ce splendide été !… Vous tous, jeunes hommes de toutes les nations, qu’un commun idéal met tragiquement aux prises, jeunes frères ennemis — Slaves qui courez à l’aide de votre race, Anglais qui combattez pour l’honneur et le droit, peuple belge intrépide, qui osas tenir tête au colosse germanique et défendis contre lui les Thermopyles de l’Occident, Allemands qui luttez pour défendre la pensée et la ville de Kant contre le torrent des cavaliers cosaques, et vous surtout, mes jeunes compagnons français, qui depuis des années me confiez vos rêves et qui m’avez envoyé, en partant pour le feu, vos sublimes adieux, vous en qui refleurit la lignée des héros de la Révolution — comme vous m’êtes chers, vous qui allez mourir (…) »

Au-dessus de la mêlée par  Romain Rolland. Librairie Paul Ollendorff, 1915. Paris. Chapitre : III. Au-dessus de la Mêlée (15 septembre 1914). Pages : 21-38

Cent ans plus tard , il sera possible de visiter l’exposition  : Levallois 14

L’été meurtrier, août 14 raconté par Jean-Yves Le Naour

20 Mai
Le 1er août 1914, le gouvernement français décrète la mobilisation générale.  En quelques jours,  plus de 2,7 millions de réservistes se retrouvent sous l’uniforme. Deux à trois semaines plus tard, ils sont opérationnels.   Tous croient en une guerre courte et victorieuse…
Revivez cette journée le samedi 24 mai 2014 avec Jean-Yves le Naour, historien spécialiste de la Grande guerre, qui commentera à la Médiathèque son livre 1914, la grande illusion (à 16 heures).

Mobilisation Générale 1914.jpgSi la mobilisation se déroule dans les meilleures conditions, il ne faut toutefois pas en conclure trop facilement que les Français sont partis à la guerre avec « enthousiasme ».

Si plusieurs écrits, images ou reportages pour des raisons évidentes de propagande, ont tenté de véhiculer cette idée en montrant des manifestations de joie à l’annonce de la mobilisation, des soldats impatients, partant au front la fleur au fusil, des scènes de départ se faisant dans une totale allégresse, il semblerait que les recherches récentes (basées sur les témoignages) divisent les historiens : la guerre de 14-18 suscite encore bien des controverses.

Déjà Pierre Miquel dans La Grande Guerre (Ed. Fayard, 1983) s’appuyant sur les travaux notamment de Jean-Jacques Becker (thèse présentée en 1977) avait montré que les campagnes avaient reçu l’annonce de la guerre et leur ordre de mobilisation comme un coup de massue, ce que reprend l’article Les réactions de populations à la mobilisation de Jean-Jacques Becker écrit pour l’exposition organisée par la BNF La guerre de 14-18.

« On a dit aux allemands : « En avant, pour la guerre fraîche et joyeuse ! Nach Paris et Dieu avec nous, pour la plus grande Allemagne »  Et les lourds Allemands paisibles, qui prennent tout au sérieux, se sont ébranlés pour la conquête, se sont mués en bêtes féroces.  On a dit aux Français : « On nous attaque. C’est la guerre du Droit et de la Revanche. A Berlin ! »  Et les Français pacifistes, les Français qui ne prennent rien au sérieux, ont interrompu leurs rêveries de petits rentiers pour aller se battre. (…) Vingt millions, tous de bonne foi, tous d’accord avec Dieu et leur Prince… Vingt millions d’imbéciles… Comme moi ! » écrit Gabriel Chevallier dans La peur (août 14)

Dans 1914, la grande illusion (Ed. Perrin, 2012), Jean-Yves Le Naour revient sur ces conflits d’interprétation  : consentement ou contrainte, culture ou pratiques, histoire ou mémoire et montre bien l’atmosphère de cet été 14 qui hésite entre incrédulité, tristesse, abattement et inquiétude.

A la manière d’un roman, toutes les approches du conflit tant d’un point de vue social et culturel, spirituel et psychologique qu’économique et politique et bien sûr militaire y sont abordées. Pour mieux appréhender l’atmosphère qui précède cet été meurtrier, et ainsi comprendre comment et pour quelles raisons les grandes puissances se sont jetées dans cet enfer, cet ouvrage apporte un éclairage complet, alimenté par les anecdotes qui sont l’illustration d’une réalité vécue par les hommes.

Jean-Yves Le Naour nous a déjà maintes fois prouvé sa très grande connaissance du conflit. Avec 14, la grande illusion puis 1915, l’enlisement et prochainement, 1916 et 1917 il nous invite à mieux appréhender ce conflit qui, du fond des tranchées, sème les germes du totalitarisme et de la guerre de 1939. Deux drames  qui ébranlèrent pour la seconde fois en un siècle l’Europe toute entière. 1914, la grande illusion  ne se contente pas des faits mais laisse une part importante au ressenti de ceux qui ont vécu l’enfer appelé Ceux de 14 par un certain Maurice Genevoix.

En cet été 14, voici quelques uns de ces milliers de mots écrits par les Poilus  :

 31 août 1914, Fossé (Ardennes) :

« Là toutes les troupes les granges étaient déjà pleines, et le service divisionnaire n’avait pas encore commencé l’évacuation ; les tas d’équipements, de fusils, de baïonnettes couverts de sang indiquaient devant chaque ferme le refuge des malheureux. En entrant on y trouvait là étendus côte-à-côte sur la paille, des morts et des mourants, ainsi que d’autres moins gravement touchés et qui réclamaient à boire.  Mais nous n’avions à leur donner qu’un peu d’eau que l’on tenait toujours en réserve dans notre bidon, à laquelle nous ajoutions un peu d’alcool de menthe pour calmer leur fièvre. Toute la journée se passa à soigner no chers camarades et à aider les majors dans leurs opérations si besogneuses au milieu d’une odeur de sang caillé en décomposition. »

Notes de Camille LEBALOUE, brancardier-musicien du 76e RI

Le 26 août 114, Rozelieures (Meurthe et Moselle)

Départ 3 ½, on marche en avant, les Allemands ont reculé, on traverse le terrain que nous avons battu hier, c’était criblé d’obus, triste coup d’œil à voir, des morts à tous les pas on peut à peine passer sans leur passer dessus, les uns sont couchés, les autres à genoux, d’autres assis et d’autres qui étaient en train de manger le pain leur restait à la bouche, des blessés tant que l’on veut, quand on voyait qu’ils étaient presque morts, on les achevait à coups de révolvers.

Carnet de route de Joseph CAILLAT, 54e d’artillerie

Pour aller plus loin, plus de 10000 documents iconographiques  sont rassemblés sur Gallica (la bibliothèque numérique de la BNF).

Jean-Yves Le Naour  samedi 24 mai à la médiathèque Gustave-Eiffel (16 heures, entrée libre dans la limite des places disponibles)

Illustration : Mobilisation Générale 1914 par Unknown — Travail personnel.  Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

Merci à Patricia D. pour la rédaction de cet article.

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