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Histoires de famille (2ème partie)

15 Mai

Après Histoires de familles (1ère partie)  consacré aux incontournables, voici les romans contemporains. Spécialement nourris par les récents travaux de psychologie et de généalogie, ils explorent l’intimité familiale, le rapport entre le passé et le présent, la fiction et la réalité, l’identité singulière et l’image de soi,  immense laboratoire qui donne à lire d’autres lignes de partage.

  • Le soleil des Scorta (nouvelle fenêtre) de Laurent Gaudé ou la chronique d’une famille de 1870 à nos jours, avec un nom pour grandir, s’implanter, se nourrir, se tenir, défier le destin, narguer le temps. Une grande fresque historique portée par une imagination qui semble avoir atteint son apogée, inondée de fraîcheur et poussée par la musicalité d’un style irréprochable, une fresque vivante et volcanique.
  • Une chanson douce (nouvelle fenêtre) de Leila Slimani. Dans un huis-clos familial asphyxiant, on y voit un couple jongler entre les contraintes liées aux doubles vies des jeunes parents, tiraillés entre la réussite professionnelle et les exigences de la vie familiale. Quand Louise, la nounou entre en scène, elle apprivoise tout ce petit monde et devient un rouage essentiel à leur vie. C’est un livre efficace et sans concession qui s’inscrit complètement dans la réalité contemporaine.
  • Où on va papa ? (nouvelle fenêtre) de Jean-Louis Fournier. L’auteur aborde l’honnêteté et le quotidien devant le handicap. Ce court récit, entre  humour noir décompresseur et une flagellation expiatoire, démystifie la condition d’handicapé. Le style est un peu trash mais poignant, simple dans la forme comme dans le contenu, il donne à réfléchir en développant le propos habituel, mais toujours utile, sur la norme et son cortège d’absurdités.
  • Ensemble c’est tout (nouvelle fenêtre) d’Anna Gavalda. Ce livre traite de sujets fréquents : famille, amitié, solidarité, sentiments et amour qu’on refuse d’admettre. Le récit est parfaitement mené, on ne s’ennuie pas une minute. Avec quatre personnages principaux attachants c’est un hymne à la quête du bonheur, parsemé d’obstacles psychologiques et physiques, surgissant parfois d’une enfance brisée.

  • Un secret (nouvelle fenêtre) de Philippe Grimbert. Simon, enfant unique, s’invente un grand frère. À l’adolescence, Louise, la voisine, lui apprendra qu’il a eu un demi-frère, Simon, mort pendant la guerre. Elle lui révélera peu à peu le secret de sa famille, qui a pris naissance pendant l’occupation 1940-1945, et lui parlera des vies bouleversées par ce traumatisme… Une histoire poignante toute en délicatesse.
  • Ce que je sais de Vera Candida (nouvelle fenêtre) de Véronique Ovaldé. Rose, Violette et Vera vont toutes trois avoir une fille sans pouvoir révéler le nom du père. Ce livre possède un ton d’une vitalité inouïe, un rythme proprement effréné et une écriture enchantée. C’est ce qu’il fallait pour donner à cette fable la portée d’une histoire universelle : l’histoire des femmes avec leurs hommes, des femmes avec leurs enfants, une bataille pour se débrouiller à élever leur progéniture.
    Ou Déloger l’animal (nouvelle fenêtre)  de Veronique Ovaldé. C’est dans un univers étrange qu’évoluent Rose ( que l’on retrouve)- dont l’auteur trace un magnifique portrait-  et sa mère, l’originalité de ce livre tient au fil ténu entre fiction et réalité.
  • La haine de la famille (nouvelle fenêtre) de Catherine Cusset. Chaque portrait est en roman indépendant mais tous sont reliés entre eux, là aussi entre haine et amour. Une famille, en somme, avec toutes ses difficultés relationnelles, ses conflits de personnalités, ses incohérences, avec le poids de la haine contrebalancé par la force de l’amour. C’est intelligent et fluide.

 

  • Juste après la vague (nouvelle fenêtre) de Sandrine Collette. Une petite barque, seule sur l’océan en furie. Trois enfants isolés sur une île mangée par les flots. Un combat inouï pour la survie de la famille.  Thriller efficace et agréable.
  • Les accommodements raisonnables (nouvelle fenêtre) de Jean-Paul Dubois. Ici il est question d’un père perdu, d’une épouse endormie, d’enfants qui s’éloignent de lui, d’une maîtresse fantasque. Tragique et drôle, jetant sur son époque un regard lucide, ce livre de la maturité garde néanmoins le charme des héros de Jean-Paul Dubois, éternels adolescents écartelés entre leur amour de la vie et leur sens aigu de la culpabilité.
  • Les pêcheurs (nouvelle fenêtre) d’Obioma Chigozie. Ce premier roman au charme indéniable relate la descente aux enfers longue et inexorable d’une famille Nigériane. Le style puissant et le thème universel fascinent par leur maîtrise.
  • A l’orée du verger (nouvelle fenêtre) de Tracy Chevalier. Ce roman nous plonge dans l’histoire des pionniers et du commerce des arbres Millénaires de Californie. L’écrit est clair et précis et il nous emporte avec un grand plaisir dans une traversée du Nouveau monde encore sauvage qui nous permet de rencontrer la famille Goodnough.
  • L’Île des oubliés (nouvelle fenêtre) de Victoria Hislop. Une histoire émouvante qui nous entraîne sur l’île des lépreux en Crête, entre découverte d’un pays et secrets de famille. C’est une oeuvre singulière sur l’importance des racines.
  • Middlesex (nouvelle fenêtre) de Jeffrey Eugenides. Une famille Grecque quitte la Turquie dans le drame et la misère… On frise la chronique sociale, L’Histoire, le roman d’apprentissage, la clownerie. L’écriture est prenante, pleine d’humanité, très agréable pour traiter le thème non évident de l’hermaphrodisme.
  • La Saga des Neshov (nouvelle fenêtre)1er tome : la terre des mensonges d’Anne Birkefeld Ragde ( cette saga se décline en 3 tomes). C’est un roman puissant qui ménage du suspense. Torunn, l’unique petite-fille, se retrouve pour la première fois en confrontation avec les drames secrets de sa famille, Chacun tente de s’épanouir et essaye de trouver sa place. Mais peu à peu, il apparaît que le passé ne peut être corrigé : ce qui n’a pas été dit et fait avant ne se répare pas, quoi qu’on tente. Des cicatrices resteront gravées dans l’histoire de tous ces personnages.
  • Les souvenirs (nouvelle fenêtre) de David Foenkinos. Avec une ironie douce-amère l’auteur traite des souvenirs qui ponctuent la vie, graves, touchants, comiques, absurdes.
  • Rien ne s’oppose à la nuit (nouvelle fenêtre) de Delphine de Vigan. L’auteur brosse le portrait de sa mère, et de sa famille, remontant les souvenirs comme on remonte un fleuve, avec ce qu’ils charrient de bon et de mauvais. Portrait de l’intime et durée, c’est un récit très touchant, humble et vivant.
  • Mon père (nouvelle fenêtre) de Grégoire Delacourt. C’est le récit d’une famille qui est tendue vers Edouard, dont on attend beaucoup, déclaré prodige de la famille grâce à un poème écrit précocement. C’est une livre à l’ironie triste qui se lit avec émotion et tendresse.

Prochainement sur Liseur  : Histoire de familles (3ème et dernière partie)

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Histoires de famille (1ère partie)

25 Avr

Le thème de la famille est très souvent évoqué dans la littérature, au travers des représentations qui en sont données, ainsi que des relations entre les personnages et leurs différents membres. Du plus classique au plus actuel, vous trouverez dans votre Médiathèque un panel large de romans sur ce sujet.

Les thèmes déclinés peuvent être : les relations parents-enfants, l’adoption, l’abandon, la famille nombreuse, l’absence, la mort d’un parent, d’un enfant, la famille recomposée, la famille choisie, les grands-parents, les générations, la généalogie, les conflits, la maltraitance, les secrets de famille, les héritages, les ruptures, l’aspect culturel des relations familiales, les attentes des parents par rapport aux enfants, les parents super héros ou dévalorisés, le chef de famille, la fratrie etc…

Il peut aussi être question d’éducation, d’affection, de transmission mais aussi de conjugalité, de filiation, de parenté et de choses plus compliquées encore, plus enfouies, plus feutrées, indicibles : la rivalité, la haine, l’oubli, la souffrance, l’inceste, le refoulé. Finalement, tout a toujours été dit sur les familles depuis Sophocle et jusqu’a Freud ( nouvelle fenêtre). 

La famille se décline aussi dans toutes les langues avec une richesse infinie  à la lumière de la mythologie, de la sociologie, de la psychologie, de la génétique et de l’imaginaire individuel de chaque écrivain.

Voici maintenant quelques incontournables :

Les Thibault (nouvelle fenêtre) de Roger Martin du Gard  : une œuvre qui se décline en 8 tomes et décrit le destin de deux familles bourgeoises dans la France de la Belle époque et qui va petit à petit sombrer dans le 1er conflit mondial. Ce roman est héritier d’un réalisme littéraire qui cherche à donner à voir au lecteur une réalité objective mais vivante dans un monde marqué par les clivages des classes sociales et des confessions religieuses.

Souvenirs d’enfance, la gloire de mon père (nouvelle fenêtre) de Marcel Pagnol. Dans ces Souvenirs d’enfance déclinés en 4 tomes, l’auteur redonne vie aux êtres chers qui l’ont entouré durant ses jeunes années. C’est le livre d’une initiation, le rêve d’une vie marquée par l’amour familial, la droiture d’un père poussée à son paroxysme, des décors somptueux , des moments d’une rare félicité, un premier amour, des joies partagées, une amitié rare… Et puis l’écriture somptueuse de simplicité de Marcel Pagnol.

Une vie (nouvelle fenêtre) de Guy de Maupassant . En cette fin de XIXème siècle, l’auteur prolixe livre son analyse de la noblesse de terre, dans sa Normandie si chère. Et la vie dont il s’agit, celle de Jeanne le Perthuis des Vauds, fille de bonne famille, de sa sortie du couvent du Sacré-Cœur aux vieux jours, enfin apaisée. C’est aussi une vie d’un mariage raté. Le style est tout en douceur, on glisse sur les mots comme dans une barque tranquille.
Ou par exemple Pierre et Jean (nouvelle fenêtre) : cette œuvre traite de l’hérédité, de la petite bourgeoisie et des problèmes de famille liés à l’argent. Ainsi va l’histoire de deux frères au traitement différencié au sein d’une même famille…

La guerre et la paix (nouvelle fenêtre) de Léon Tolstoi. Toute l’histoire se concentre autour de deux grandes familles, les Rostov et les Bolkonski, deux familles d’aristocrates qui vont être impliquées de près ou de loin dans les orages de la guerre. Autour d’elles gravitent une kyrielle de personnages secondaires qui illustrent une quantité de profils humains. Voici un livre plein de contradictions, entre fierté patriotique et individualisme, entre sens de l’État et sens de la famille, entre libre-arbitre et déterminisme, et tant d’autres contradictions apparentes que nous passons chaque jour de notre vie à tenter de résoudre. C’est un livre où chacun peut se retrouver…

Les Rougon-Macquart (nouvelle fenêtre). Émile Zola constitue une fresque de 20 romans inspirés de la Comédie Humaine de Balzac, ayant pour but d’étudier l’influence des conditions sociales sur l’Homme et les tares héréditaires d’une famille. Cela commence par la famille des Rougon, commerçants de la petite bourgeoisie. Plutôt alcooliques, les Macquart sont plus proches de la terre. Ces deux branches vont fusionner et donner naissance à différents protagonistes que l’auteur placera dans différentes situations. Cela donnera de nombreux chefs-d’œuvre, parmi eux Germinal (nouvelle fenêtre) extrêmement documenté ou La bête humaine (nouvelle fenêtre) qui fait figure de thriller avant la date.

Sans famille (nouvelle fenêtre)  d’Hector Malot ou le destin de Rémi, l’enfant trouvé, recueilli par la mère Barberin, vendu au plus grand chanteur d’Italie et qui aura une vie pleine de péripéties. Moraliste discret, Hector Malot apporte un soin tout particulier à camper ses personnages. Son imagination prend appui sur le réel même si parfois l’invention serait plus facile.  Appartenant pleinement à la littérature de ce XIXe siècle qui a découvert un nouveau domaine d’investigation, les «sciences sociales», Hector Malot restitue son époque avec sobriété.

La littérature de la première moitié du XXe tente de cerner les enjeux contemporains et cherche quel peut être le sens de l’existenceElle est philosophique et humaniste parce qu’elle fait de l’homme le centre de ses préoccupations. Cependant, elle ne se contente pas d’expliquer et l’écrivain est souvent amené à prendre position. On parle de « littérature engagée ». La forme littéraire la plus utilisée est le roman. Ceux qui traitent de la famille n’y échappent pas et offrent un sujet romanesque intéressant, une manière de raconter dans un espace à priori clos et sécurisant.

Un barrage contre le Pacifique (nouvelle fenêtre) de Marguerite Duras. Une mère et ses enfants vivent aux limites de la société coloniale et aux abords immédiats des villages où tentent de survivre les Indochinois dans un dénuement absolu et à la merci de toutes les maladies, de la cruauté des tigres et de la force aveugle et meurtrière des marées de l’océan. L’auteur y fait preuve d’une technique romanesque aboutie avec du rythme et du souffle.

La promesse de l’aube (nouvelle fenêtre) de Romain Gary. Le narrateur raconte son enfance en Russie, en Pologne puis à Nice, le luxe et la pauvreté qu’il a connus tour à tour, son dur apprentissage d’aviateur. Il est perpétuellement question de l’amour inconditionnel que Roman voue à sa mère. C’est exprimé avec tendresse, sensibilité clairvoyance et humour. Un roman très émouvant.

Enfance (nouvelle fenêtre) de Nathalie Sarraute : une enfance passée en Russie, en Suisse, en France dans une famille recomposée… Un dialogue permanent entre l’auteur et l’enfant qu’elle était, son double ne cessant de la rabrouer. Une fillette ballottée entre un père et une mère qui ne s’entendent pas. C’est une œuvre d’une grande sensibilité, un livre-phare transformé en véritable quête de l’indicible.

 

Prochainement dans Liseur : dans Histoires de famille (2ème partie) pour y découvrir des romans contemporains sur la famille.

James Baldwin : un homme révolté

15 Avr

L’œuvre de l’auteur américain James Baldwin a été remise à l’honneur en France  à l’occasion de la sortie du film I’m not your negro (nouvelle fenêtre) réalisé par Raoul Peck en 2017. Ce documentaire sera projeté à La Médiathèque le jeudi 18 avril 2019 dans le cadre de Cin’Eiffel, pour aller plus loin (nouvelle fenêtre) : s’appuyant sur les écrits de Baldwin, le scénariste y brosse une chronique très personnelle des années sanglantes de lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Retour sur un grand écrivain et une œuvre essentielle.

Né à Harlem dans une famille pauvre et pieuse, il est l’aîné de 9 enfants. Fils illégitime, il sera élevé par son beau-père pasteur très strict et violent. Il choisira un temps de se tourner vers la religion et deviendra prédicateur en 1938, activité qu’il abandonnera en 1942 pour se consacrer à la littérature.

Dès l’adolescence, il prend conscience de son homosexualité. En 1948, fuyant la ségrégation raciale de New York et l’homophobie, il s’exile à Paris. Il y devient une figure emblématique de la communauté Afro-américaine en exil avec ses amis Joséphine Baker, Maya Angelou ou Richard Wright.

En 1953, publication de son premier roman La conversion, récit largement autobiographique, qui raconte l’examen de conscience de John, le jour de ses 14 ans, en attente d’une révélation mystique. En 1955, parait son premier recueil d’essais Chroniques d’un pays natal ainsi que La Prochaine Fois, le feu, deux livres qui explorent les non-dits et les tensions sous-jacentes autour des distinctions raciales, sexuelles et sociales dans l’Amérique du milieu du XXe siècle.

En 1956, La chambre de Giovanni, son second roman, fait état de la recherche d’identité sexuelle. En 1957, l’auteur fait sa première apparition à la télévision dans l’émission Lecture pour tous :  il y répond aux questions de Pierre Desgraupes à propos de son livre Les élus du seigneur, qui traite de façon poignante de la croyance des jeunes noirs de l’époque liée à l’histoire américaine.

De retour aux États-Unis, il s’implique dans le mouvement naissant des droits civiques, aux côtés des leaders noirs Medgar Evers, Malcolm X et surtout Martin Luther King. En 1962, paraît Un autre Pays  (nouvelle fenêtre) qui débute par le suicide de Rufus Scott : c’est une œuvre émouvante et violente où l’auteur s’affirme une fois encore comme le brillant porte-parole de la minorité noire aux États-Unis.

À partir des années 70, James Baldwin s’installe définitivement à Saint-Paul de Vence où il écrit des pièces de théâtre, des essais, de la poésie. En 1974, parait le roman Si Beale Street pouvait parler (nouvelle fenêtre) qui  retrace la vie de Tish et Fonny qui s’aiment et envisagent de se marier. Mais alors qu’ils s’apprêtent à avoir un enfant, le futur marié, victime d’une erreur judiciaire, est arrêté et incarcéré. Traité avec force et intensité, ce livre a été adapté au cinéma par Barry Jenkins en 2018.

En 1975, il est convié à une série d’entretiens avec Eric Laurent sur France Culture.

En 1987, son œuvre s’achève brutalement car il meurt précocement à l’âge de 64 ans à Saint-Paul de Vence.

En France, on (re) découvre son œuvre à l’occasion de la sortie du film I’m not your negro (nouvelle fenêtre) réalisé par Raoul Peck en 2017. Le réalisateur haïtien est interviewé dans l’émission La Grande librairie :

Partant du livre inachevé de l’auteur, Raoul Peck a reconstitué la pensée de Baldwin en s’aidant des notes prises par l’écrivain, ses discours et ses lettres. Il en a fait un documentaire salué dans le monde entier et sélectionné aux Oscars,– aujourd’hui devenu un livre, formidable introduction à l’œuvre de James Baldwin. Un voyage kaléidoscopique qui révèle sa vision tragique, profonde et pleine d’humanité de l’histoire des Noirs aux États-Unis et de l’aveuglement de l’Occident.

Pour aller plus loin :  l’article « Documentaire. “I am not your negro”, les mots de la colère de James Baldwin » publié dans Courrier international du 21 avril 2017 (nouvelle fenêtre) 

Retrouvez quelques textes de James Baldwin, ce grand humaniste dans votre Médiathèque, ainsi que plusieurs écrits d’autres grands défenseurs de la cause noire.

Je vous renvoie également au texte d’Alain Mabanckou  Lettre à Jimmy (nouvelle fenêtre) où, à travers l’œuvre de Baldwin, il aborde ces questions toujours d’actualité.

Pour clore cet article, méditons sur cette citation du grand auteur :

L’Histoire n’est pas le passé, c’est le présent.

 

Remerciements tout particuliers à Ariane C. qui a participé à l’élaboration de cet article.

L’image d’en-tête de cet article provient de Wikipedia : par Gvsfhp — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=53219750.

Quand la littérature se fait légère

19 Fév

Pour conjurer l’ambiance morose, la grisaille et le froid rien de tel qu’un roman, à peine ouvert, qui vous plonge dans une ambiance légère et drôle. Aristote, Diderot, Bergson, Freud, tous ont philosophé sur le rire. Mais comme le fait remarquer André Breton dans la préface à son Anthologie de l’humour noir, la définition de l’humour est toujours aussi difficile. On constate d’ailleurs que ce qui fait rire les uns ne fait pas forcément rire les autres. Et cela est particulièrement vrai en matière de romans.

Si l’humour britannique revêt le plus souvent une forme d’ironie acide et pince-sans-rire, volontiers absurde, d’humour noir, d’humour burlesque, loufoque, satirique, ou subversif…, une chose est sûre : l’humour en littérature est de tous les pays et de toutes les époques. Ce ton nouveau semble apparu dans les années 60 avec la Beat génération, un ton plus libre dans la forme et le fond, plus critique qu’ironique. Nous pourrons nous pencher aussi sur ces dernières années  riches en nouveaux courants littéraires légers, comme la comédie urbaine féminine ou la Chick-lit (littérature de filles). Et puisqu’il est de bon ton que le livre ait des vertus thérapeutiques, celui du rire n’est plus à prouver : Joyeuses lectures !

La reine des lectrices (nouvelle fenêtre) / Alan Bennett. Une farce sur le pouvoir subversif de la lecture… La reine d’Angleterre se découvre par hasard un goût pour la lecture. Rien n’arrête son appétit dévorant et elle en vient à négliger ses engagements. Du valet de chambre au prince Philip, tout Buckingham grince des dents tandis que cette passion royale bouscule le protocole.

Mon chien stupide (nouvelle fenêtre) / John Fante. Le style acide et féroce de John Fante donne à ces personnages une allure pathétique et touchante. À la fois drôle et tragique, un livre vivement conseillé les jours de blues. Le personnage principal a une existence tumultueuse, coincé entre une progéniture ingrate et un talent incertain, ce roman oscille entre cynisme salvateur et envies de fuite.

La conjuration des imbéciles (nouvelle fenêtre/John Kennedy O Toole.  Ignatius Reilly est un jeune homme obèse, paranoïaque, hypocondriaque et déçu par la vie. Il est doté d’une incroyable culture et d’un goût prononcé pour le luth, et a du mal à comprendre ses contemporains, au premier rang desquels sa vieille mère. Errant parmi des personnages hallucinants qu’il a du mal à respecter, Ignatius révèle avec un humour acerbe que la bêtise humaine a très peu de limites.

Génération A (nouvelle fenêtre)/ Douglas Coupland. Sur fond de misère affective et de quêtes perpétuelles de repères, ce livre est un délice d’humour noir et d’ironie. Avec beaucoup de détachement et de lucidité, Coupland prouve que le burlesque n’est pas le seul moteur du rire. Un scientifique charismatique aux intentions plus que douteuses finit par rassembler un improbable quintet sur une île canadienne, et l’expérience de piqûre d’abeille qu’ils partagent va les unir d’une façon qu’ils n’auraient jamais pu imaginer…

Le Magasin des suicides (nouvelle fenêtre)/ Jean Teulé.  Avec un humour décalé empreint de poésie, il s’amuse à imaginer une boutique déconcertante et étonnamment bien achalandée. Au fil des pages, la noirceur souvent désopilante du roman disparaît et laisse place à un agréable sentiment d’allégresse.

Changement de décor (nouvelle fenêtre) / David Lodge. C’est une vraie comédie de mœurs burlesque et caustique, très théâtrale par moment. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Buster Keaton et à Charlot. Ce livre est truffé de petits intermèdes décalés résultant de la découverte d’un autre mode de vie par les deux protagonistes principaux.

Le seigneur des porcheries (nouvelle fenêtre) / Tristan Egolf. Bagarres, incendies, inondations, tornade, rien n’est épargné à John, défenseur des petites gens humiliés d’une bourgade du Midwest. Le ton drôle et exalté, les descriptions justes, les métaphores géniales, tout confine à faire de cette œuvre un grand roman de notre époque. Jubilatoire. Ce roman singulier commence avec la mort d’un mammouth à l’ère glaciaire et finit par une burlesque chasse au porc lors d’un enterrement dans le Midwest d’aujourd’huI.

Wilt 1 : Comment se sortir d’une poupée gonflable (nouvelle fenêtre) /Tom Sharpe. Amateurs d’intrigues délirantes et d’humour british, ce livre est fait pour vous ! Mais attention, les tribulations de Wilt peuvent provoquer des crises de fou rire inopinées… Professeur de culture générale d’un lycée technique à Londres, Henry Wilt aborde la quarantaine dans un état critique. Alors qu’il tente à longueur de journée d’instruire une bande d’adolescents qui se soucient du sonnet Shakespearien comme de leur premier porridge, sa femme Eva saisit la moindre occasion pour le harceler.

Petits suicides entre amis (nouvelle fenêtre) / Arto Paasilina. Cet auteur scandinave est un spécialiste du roman grinçant et satirique. Il se moque de tout avec une joie et un talent non dissimulés. Si vous voulez rire de bon cœur, en compagnie de désespérés célébrant leur future mort, entre banquets, beuveries et périple loufoque, foncez ! Deux suicidaires se retrouvent fortuitement dans une vieille grange où ils souhaitaient partir tranquilles. Entravés dans leurs funestes projets, ils se mettent en tête de rassembler d’autres désespérés pour monter une association Un récit désopilant doublé d’une réflexion mordante sur le suicide.

Une semaine avec ma mère (nouvelle fenêtre) / William Suttcliffe. Gillian, Helen et Carol sont amies depuis que leurs fils étaient dans la même classe maternelle. Depuis, ils ont grandi… en quelque sorte. Daniel, Paul et Matt ont la trentaine mais se comportent comme des ados attardés et restent très secrets sur leur vie privée. N’y tenant plus, les trois mamans décident que des mesures d’urgence s’imposent : elles iront s’installer sans crier gare pour une semaine chez leurs rejetons !

Retenir les bêtes (nouvelle fenêtre) / Magnus Mills.  Entrez dans le monde de Tam et Richie, austères travailleurs écossais. Deux types bougons et paresseux, mais bien décidés à filer au pub tous les soirs contre vents et marées. Voici que nos deux compères, avec leur nouveau contremaître, commencent à révéler au grand jour des profondeurs cachées. Expédiés sur un chantier en Angleterre par leur patron Donald, ils vont solder définitivement le compte de leurs clients tout en restant invariablement cramponnés à leurs petites habitudes, jusqu’au jour où le Destin viendra les frapper à leur tour. Les brillants débuts d’un écrivain au talent inquiétant !

Une bien étrange attraction (nouvelle fenêtre) / Tom Robbins. Bienvenue à la réserve naturelle et stand de hot dogs du memorial du capitaine Kendrick ! Le quotidien se déroule entre transes d’Amanda, conversations philosophiques et lectures des lettres de Plucky Purcell. Leur ami, à la virilité dynamique et dealer à ses heures, s’est retrouvé dans une communauté religieuse, sous l’identité d’un autre par le plus grand des hasards et par désir de se lancer dans une nouvelle aventure. Il finira par intégrer une armée secrète du Vatican où il fera une étrange découverte. La langue est savoureuse et les bons mots constants. On pourra relever des dizaines de métaphores plus mémorables les unes que les autres.

Karoo (nouvelle fenêtre) /Steve Tesisch. Égoïste et cynique, Saul Karoo ment comme il respire et noie ses névroses familiales dans la vodka. Son métier, script doctor, consiste à dénaturer des chefs-d’œuvre pour les aligner sur les canons hollywoodiens. Quand sa carrière croise celle de Leila Millar, une jeune actrice médiocre, il décide contre toute attente de la prendre sous son aile. Car ils sont liés par un secret inavouable… Critique féroce d’une certaine industrie cinématographique cheap et sentimentale made in US, mais aussi d’une société superficielle, égoïste et décadente, ce roman pourrait être désespérant. Mais l’humour – noir, cynique – est présent à toutes les pages. , le roman de Karoo est une tragédie moderne dramatiquement drôle, avec des moments de réelle tension, voire d’émotion. Magistral.

Embrassez qui vous voudrez : Vacances Anglaises (nouvelle fenêtre) / Joseph Connoly. Howard est marié à Elizabeth, il ne pense qu’à téter son whisky douze ans d’âge et à sa maîtresse Zouzou. Les vacances en famille s’annoncent, on va partir ensemble, les uns dans une suite d’hôtel, les autres dans une caravane… l’auteur manie mieux que personne l’humour typiquement british. Si vous appréciez ce genre, vous trouverez cela hilarant de bout en bout.

Pourquoi j’ai mangé mon père (nouvelle fenêtre) / Roy Lewis. C ‘est un roman extrêmement drôle et surprenant qui parle avec humour de l’évolution des hommes durant la préhistoire. Une famille préhistorique ordinaire : Édouard, le père, génial inventeur qui va changer la face du monde en ramenant le feu ; Vania, l’oncle réac, ennemi du progrès ; Ernest, le narrateur, un tantinet benêt ; Edwige, Griselda et d’autres ravissantes donzelles… évoluent de ce roman rocambolesque.

Hôtel du grand cerf (nouvelle fenêtre) / Franz Bartelt. Nicolas Téque, un jeune journaliste, vient préparer un reportage sur une actrice connue, dans un village des Ardennes belges. L’artiste est décédée précisément dans l’hôtel où aura lieu le tournage. Et comble de l’horreur, deux  crimes y seront commis pendant qu’ils sont sur place. Le texte manie habilement la limite de la mélancolie et le burlesque, l’auteursait cultiver l’humour noir, et l’on rit beaucoup.

L’Analphabète qui savait compter (nouvelle fenêtre) / Jonas Jonasson. Dans sa nouvelle comédie explosive, l’auteur  du Vieux qui ne voulait pas fêterson anniversaire (nouvelle fenêtre) s’attaque, avec l’humour déjanté qu’on lui connaît, aux préjugés et démolit pour de bon le mythe selon lequel les rois ne tordent pas le cou aux poules. Nombeko, l’analphabète qui sait compter, se retrouve propulsée loin de son pays et de la misère, dans les hautes sphères de la politique internationale. Lors de son incroyable périple à travers le monde, notre héroïne rencontre des personnages hauts en couleur. Excellent remède contre la morosité.

L’extraordinaire voyage du fakir qui était coincé dans une armoire (nouvelle fenêtre) / Romain Puertolas. Une aventure humaine incroyable aux quatre coins de l’Europe et dans la Libye post-Kadhafiste. Une histoire d’amour plus pétillante que le Coca-Cola, un éclat de rire à chaque page mais aussi le reflet d’une terrible réalité, le combat que mènent chaque jour les clandestins, ultimes aventuriers de notre siècle, sur le chemin des pays libres. Aventure rocambolesque et hilarante au quatre coins de l’Europe.

Sors de ce corps Williams ! (nouvelle fenêtre) / David Safier. Que faire quand on est passée à côté de ce que l’on pense être l’amour de sa vie ? Un soir que Rosa assiste à un spectacle dans un cirque, elle décide de savoir ce qu’elle fut dans une vie antérieure. Quelle n’est pas sa surprise quand elle se retrouve dans la peau de William Shakespeare ! David Safier maîtrise l’art de l’absurde. le style est rythmé et l’intrique parfaitement menée. Un pur divertissement, désopilant !

Et pour finir, quelques auteurs de chick-lit, où avoisinent situations légères et loufoques.

Le grand retour des Spellman ( nouvelle fenêtre)  / Lisa Lutz. Chez les Spellman, détectives privés de père (et mère) en fille, savoir écouter aux portes est un talent inné, crocheter les serrures, une seconde nature, exercer un chantage, une façon très personnelle de mener des négociations. Le tout au nom de l’amour inconditionnel. Après le succès de Spellman et Associés (nouvelle fenêtre) voici les nouvelles aventures, toujours aussi déjantées et hilarantes, d’Izzy et de la famille la plus cinglée de San Francisco.

L’Accro du shopping à Hollywood (nouvelle fenêtre) / Sophie Kinsella. Depuis qu’elle s’est installée à Los Angeles, Becky croit vivre un conte de fées. La Cité des Anges ! Hollywood ! À elle les premières glamour, le shopping sur Rodeo Drive, le job de rêve d’habilleuse de star ! Nous la retrouvons toujours  plus gaffeuse et déjantée. Vous l’aurez compris, ce volume est tout aussi drôle que les précédents, avec, parfois, une pincée d’émotions. Si vous avez aimé les deux premiers volumes, n’hésitez pas !

Les Rencontres de Liseur (3) : la littérature peut-elle améliorer nos vies ?

1 Fév

Dans le cadre des Rencontres de Liseur 2018-2019 (nouvelle fenêtre), La Médiathèque de Levallois reçoit le samedi 9 février 2019 à 16h Alexandre Gefen, auteur de « Réparer le monde : la littérature française face au XXIe siècle » (nouvelle fenêtre), publié aux éditions José Corti dans la collection « Les Essais ». Directeur de recherche au CNRS, spécialiste des théories littéraires contemporaines et critique littéraire avisé, Alexandre Gefen estime que « réparer le monde » est la lourde tâche que s’assignent de nombreux écrivains français actuels.

Cet universitaire pense avoir trouvé la caractéristique commune à la production littéraire en France depuis les années 1980 et l’approfondit dans son dernier ouvrage à travers la notion de « littérature réparatrice ». Rompant avec le formalisme et l’idéal propres au XIXe siècle d’une écriture autonome et esthétisante, la fiction actuelle chercherait, selon lui, à s’ouvrir davantage au réel avec pour objectif de le rendre plus acceptable. Adoucir les imperfections du monde, telle serait donc, à son sens, la démarche de nombreux romanciers contemporains, au risque – assumé – d’effacer les frontières entre la littérature et le journalisme, la thérapie, le développement personnel ou l’ingénierie sociale (nouvelle fenêtre).

Pour y parvenir, le chercheur a conçu une redoutable machine exploratoire de la littérature contemporaine afin d’en dégager de véritables lignes de force, entre les tentations directement thérapeutiques et les épanouissements du développement personnel, entre le documentaire retrouvant l’épaisseur par la fiction ou, à l’inverse, la fiction venant jouer un rôle documentaire, entre la politique du care (sollicitude) et le souci du collectif, entre la peine à apaiser et le mal à tenir à distance. Il enrichit sa théorie en citant de nombreux écrivains : Roland Barthes, Pierre Bergougnioux, Arno Bertina, Maurice Blanchot, François Bon, Eric Chevillard, Chloé Delaume, Serge Doubrovsky, Philippe Forest, Michel Foucault, Hervé Guibert, Camille Laurens, Laurent Mauvignier, Patrick Modiano, Georges Perec, Marcel Proust, Pascal Quignard et Paul Ricœur. 

Réparer le monde

Pour conclure, rappelons seulement qu’Alexandre Gefen assure que la littérature est loin d’être un simple divertissement et qu’il est de notre devoir d’en considérer les effets sociaux, thérapeutiques et émotionnels. Rendre la parole à des populations maltraitées ou massacrées, accompagner les morts, ne pas les laisser disparaître sans nom, voilà, entre autres, ce que cherche avant tout le romancier aujourd’hui : sachant que « la littérature est l’arme ultime de la liberté humaine » (voir l’article du Nouveau Magazine Littéraire du 19 janvier 2018) (nouvelle fenêtre), l’heure est désormais aux écrivains de terrain.

« La lecture, au rebours de la conversation, consiste, pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul. »

Marcel Proust (extrait de sa préface intitulée Sur la lecture in Sésame et les Lys, traduction de l’ouvrage de John Ruskin Sesame and Lilies, Mercure de France, 1906)

Prenez de la hauteur, venez penser le monde d’aujourd’hui avec Les Rencontres de Liseur !

PRATIQUE  : rendez-vous le samedi 9 février à 16h à la médiathèque Gustave-Eiffel (111 rue Jean-Jaurès- Levallois – 01 47 15 76 43). Entrée libre.

BONUS (1) : Retrouvez les ouvrages des auteurs cités par A. Gefen sur le site de votre Médiathèque (nouvelle fenêtre)

 

BONUS (2) : lisez aussi notre précédent article en lien avec ce sujet, « La Bibliothérapie : des livres sur ordonnance » (nouvelle fenêtre) !

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